"ANATOMY OF A FALL" (2023)

WRITTEN BYJustine Triet·Arthur Harari

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  • DAY 44
  • NIGHT 9
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OVERBLACK EDITORIAL

On the page

The recording is materially authentic but narratively incomplete. Sandra warns that an emotional peak can crush the life around it, the court converts the waveform into apparent present-tense proof, and Daniel later uses remembered details to build a different explanation that is no less constructed.

start reading

1

INT. CHALET, SDB SANDRA + CHAMBRE DANIEL (A) / SALON SANDRA (B) / EXTÉRIEUR (ENTRÉE) (C) - DAY

(A) Plans successifs pré-générique

(B) …deux femmes se font face autour d’une table dans une grande pièce. Beaucoup de bordel, papiers et livres s’entassent. La plus jeune, ZOÉ, face à SANDRA (40 ans), boit tranquillement un verre de vin. Il est 13h45, un téléphone enregistre leur conversation en anglais.

ZOE (en anglais)
To be honest, the way you describe the son's accident is disturbing. It’s so raw and vivid. You go into such detail, like in a documentary. It’s troubling to the reader, probably because it’s your life. Do you think we can only write from experience?
SANDRA (dans un anglais courant)
Umm… no. Is that what you think?
ZOE
I think the emotion comes partly from knowing you experienced it.
SANDRA
What if you didn’t know?
ZOE
That's beside the point, we do know.
SANDRA
I wasn’t there when the accident happened.
ZOE
Ah, ok! But it was real, it happened in your life. Your stories never come purely from your imagination.
SANDRA
Look: We meet. I don’t know you, and we only see each other once. Something about you intrigues me, I don’t know, a song that you mention, whatever. I think, oh, she’s unusual, we could be friends. For one reason or another, we never see each other again.

But I start imagining your personality, or maybe how you came across that song you mentioned… and that leads me to an interesting story. I decide to put you in the book I’m writing. That’s it, you’re in my book, and yet I don’t know you. What I do know about, is my interest in you. I can be honest about that.

ZOE
Yes but still, you had to meet me. I’m real, in front of you, now.
SANDRA
That you are.
ZOE
Ha ha! So, for you to start inventing, you need something real first. You say your books always mix truth and fiction, and that makes us want to figure out which is which. Is that your goal ?

Sandra prend le temps de réfléchir avant de répondre. Sandra lui ressert du vin.

(A) suite On entend de loin la suite de la conversation. Nous sommes dans la chambre de Sandra à l’étage au seuil de la salle de bain où DANIEL (11 ans) lave son chien dans la bassine remplie d’eau.

SANDRA (OFF)
What’s interesting is not that you're real, it's that you're sitting across from me and I don't know you. You're unknown to me.

Daniel finit de laver le chien docile, le rince.

ZOE (OFF) Puis il le fait sortir de la bassine, le frotte Yes but you write about things and people thatavec une serviette. Aux gestes de l’enfant, on you know... comprend qu’il est malvoyant. Il finit de

sécher le chien. Il quitte la pièce et va dans sa

SANDRA (OFF) chambre. Soudain, on entend des bruits de My life is not interesting. As soon as I starttravaux, des coups violents (ou perceuse) qui writing I destroy what I know, it becomesviennent des combles. unknown. I write adventure books, and what is an adventure? It's living something you know nothing about.

ZOE (OFF)
But the adventures that you write are based on--
SANDRA (OFF)
What would you write about, that you've experienced?

(B) Retour avec les femmes : Zoé s’est interrompue, et regarde vers le plafond. Des bruits de pas, puis les coups reprennent.

SANDRA
That’s Samuel working upstairs… my husband.
ZOE (très surprise)
Oh!
SANDRA
So, what interests you? What makes you so mad you want to explore it?
ZOE
I don't want to be a writer.
SANDRA
You don't have to write it, just talk! Like we’re talking now.
ZOE
You don't want to continue my questions?
SANDRA
Sure I do, but we can chat too. Maybe we could ask one question each? That way no one’s frustrated.
ZOE (amusée)
Are you really interested...
SANDRA
...in what interests you? Sure! I never see anybody. I work here all day long. You come to see me…you interest me!

On sent l’ivresse de Sandra, elle se ressert du vin.

ZOE (songeuse)
I run. It's one of my favorite things to do. It makes me feel high, like I'm on drugs.

Soudain une version instrumentale du morceau P.I.M.P. de 50 cent retentit hyper fort, cumulé aux travaux. Sandra regarde vers le plafond. La musique se diffuse dans toute la maison. Moment de flottement.

SANDRA (levant la voix)
I told you we should've done this in Grenoble.
ZOE (elle arrête d’enregistrer leur conversation)
I’ll write your answers down. (elle regarde l’heure) But I have many questions, maybe you don’t have time—
SANDRA
I have time, don't worry. Time is not the problem.
ZOE
Cool. I'd like to discuss storytelling as investigation...
SANDRA (l’interrompant)
I don’t like sports. Walking, yes; running, no.
(Alternative: I hate sports. Walking is fine. Running sucks).

Zoé ne peut s’empêcher de rire. La chanson se termine, mais reprend aussitôt au début : il est en boucle. On augmente le volume. Sandra ferme les yeux, elle prend sur elle. Zoé la regarde, décontenancée.

SANDRA (haussant la voix pour être entendue)
Ok, Zoé, we're gonna have to stop. You know what, I’m coming to Grenoble soon, I’ll give you a call. We must continue this conversation.
ZOE
Ok…

Avec la musique qui emplit tout l’espace, l’atmosphère a basculé. Zoé remballe ses affaires, Sandra l’accompagne jusqu’à la porte.

SANDRA
Sorry about this. Bye... see you soon!

Zoé sort, descend un escalier extérieur...

(C) … et se dirige vers sa voiture garée à une dizaine de mètres de la maison. On découvre alors que c’est un grand chalet décrépit, en partie en travaux, isolé et entouré de hautes montagnes enneigées. On est quelque part dans les Alpes.

Zoé entre dans sa voiture et met le contact en regardant vers le chalet : elle voit alors Daniel (lunettes noires sur le nez) sortir à son tour en enfilant son manteau, et descendre l’escalier extérieur avec son chien. 2 étages au-dessus, Sandra sort sur le balcon (de sa chambre) et salue Zoé. Zoé lui rend son geste et démarre, la voiture s’éloigne sur la route enneigée. Le soleil commence à sortir des nuages.

2

EXT. BOIS (PRÈS DU CHALET) - DAY

Ellipse. Daniel et le chien, nommé SNOOP (en laisse), se baladent dans la neige, dans une petite forêt à distance du chalet.

L’enfant, prudent, a ses habitudes, ses repères, certains arbres qu’il touche et reconnaît. Puis, il s’assied un instant contre un arbre. La lumière se met à changer, nous observons les éléments au contact du soleil qui réchauffe tout (branches, feuilles, mousse, terre, herbe, insectes). La neige commence à fondre dans la forêt.

3

EXT. CHALET, EXTÉRIEUR (ENTRÉE) - DAY

Daniel revient de sa balade, la chanson retentit toujours. A proximité du chalet, Snoop se met à renifler et grogne, nerveux, il tire Daniel vers la maison. Approchant de l’entrée, l’enfant bute contre quelque chose au sol, se fige, se baisse lentement, les mains en avant et touche un vêtement… un corps au sol. On voit du sang dans la neige fondue. Daniel tâtonne, touche les cheveux noirs, le visage, la panique monte d’un coup, il crie :

DANIEL
MAMAN !!

Ses cris sont à moitié recouverts par la musique, il y a du sang sur ses gants. Sandra arrive en courant, et s’arrête devant le corps, choquée. Elle essaye de prendre le pouls de l’homme, se met à trembler, (difficulté à respirer) éloigne Daniel du corps, puis compose un numéro sur son téléphone.

SANDRA (paniquée, dans un français fragile)
Allô ? Mon mari est tombé du toit, venez vite !!… 264 route du Prieuré au Col de l’Exil, il bouge plus, y a plein de sang, IL FAUT VENIR TRÈS VITE !! On a besoin d’une ambulance !!
(…) Je sais pas, il est… sur le dos, son visage est vers le haut… (…) NON je l’ai pas bougé... il respire plus !!! (...) Je sais pas ce qui s’est passé je viens d’arriver, de descendre, j’ai rien ème entendu… Je crois qu’il est tombé du 3étage !! Il faut un docteur tout de suite !!!

Elle raccroche dans un état de sidération, enlace Daniel. Le chien aboie sans s’arrêter. Ils attendent les secours. Un long silence, Daniel est mutique. On se rapproche de ses lunettes noires, jusqu’à « entrer dedans » : l’écran est noir, on est dans sa perception.

ANATOMIE D’UNE CHUTE

Le titre s’affiche dans le noir. On entend finalement des pas qui montent un escalier et se rapprochent, une main qui appuie sur une touche d’ordinateur : la musique s’arrête enfin. Dans le silence, on entend le chien qui à présent couine et halète.

4

INT/EXT. CHALET, EXTÉRIEUR (ENTRÉE) / SALON-CUISINE - DAY

Les halètements continuent, on est du point de vue de Snoop au ras du sol. Le corps est mis dans une housse puis hissé sur un brancard. A l’endroit de la chute, une grosse quantité de sang mêlé à de la neige fondue. On devine quelqu’un qui fait des photos. Snoop monte l’escalier extérieur et entre dans le chalet, erre entre des jambes de policiers, d’infirmiers, nous sommes perdus.

Il passe devant des photos encadrées de Samuel, avec Daniel et Sandra, à divers moments de leur vie.

Plus loin Daniel est avec une femme, 60 ans, yeux fendus, qui le console. C’est MONICA. Dans un autre coin de la pièce, Sandra, effondrée, le regard dans le vide, est questionnée par deux fonctionnaires.

5

INT. CHU GRENOBLE - DAY

Autopsie. Des voix parlent autour du corps en effectuant des crevées sur l’hématome au crâne / multiples photos, en commentant au fur et à mesure. 5 personnes autour : 2 experts + 1 officier de police ou gendarme + 1 TIC (technicien d’identification criminelle) + un étudiant du CHU. Étude d’une profonde blessure au front : la boite crânienne est défoncée. On en voit que la naissance, mais la caméra ne capte pas les détails des crevées. En revanche, nous voyons bien le visage de Samuel.

MEDECIN LÉGISTE (OFF) L’hématome au front ayant causé l’hémorragie mortelle correspond à un choc, soit avec l’angle tranchant d’une surface rigide (type élément de construction, marche d’escalier…) soit avec un objet rigide, reçu avec une grande violence, autrement dit un coup porté volontairement. La lésion est en haut de la partie frontale du crâne qui n’était pas en contact avec la surface du sol où la victime a atterri, cette lésion n’a pas pu résulter de la chute, mais l’a forcément précédée. Conclusion : il est pour l’instant impossible de déterminer s’il s’agit d’un choc avec une surface, ou d’un coup porté.

6

INT/EXT. AMPHI (A) / CAFÉTÉRIA (B) / PARKING UNIVERSITÉ (C) / VOITURE (D) / RUES VILLE (E) / ROUTES MONTAGNE (F) - DAY

Note : réécrire selon découpage.

(A) Un amphi d’université, le prof (40 ans) termine un cours de droit criminel. Cheveux gras plaqués en arrière, corps lourd, un charisme fatigué. Il salue ses étudiants, quitte la salle, rallume son téléphone tout en achetant une canette de bière à la cafétéria (B).

Il écoute sa messagerie, on reconnaît la voix de Sandra, fragile :

SANDRA (OFF, message)
Vincent, it’s Sandra… I know this is strange but, uh… Samuel, my husband, is dead… he fell from the roof… I think I need a lawyer; they told me I’m a “témoin assisté”… I thought of you, I know this is strange but I don’t know anyone else. The university gave me your number. Call me back quickly if you can…

Stupéfait, VINCENT va sur Google et tape SANDRA VOYTER : « un professeur de littérature, Samuel Maleski, retrouvé mort à son domicile dans la Vallée de la Maurienne, OUVERTURE D’UNE ENQUETE POUR MORT SUSPECTE. Sa femme, l’écrivaine allemande Sandra Voyter, placée sous le statut de témoin assisté (...) »

(C) Il sort de la fac et marche jusqu’à sa voiture. (D) Il entre dans sa voiture, met son téléphone sur haut-parleur et rappelle Sandra à l’arrêt.

VINCENT
Sandra, I got your message, I have to cancel a few things (alt: some plans) but I think I can make it there sometime tomorrow morning. Tell me where I can meet you, and most important: don’t speak to anyone until I get there.

(E) Vincent, toujours à l’arrêt, lance une recherche sur son téléphone : SAMUEL MALESKI. Quelques liens et photos : Vincent clique sur une masterclass filmée (F), « RL Stevenson : l’enfant et le Mal”. La caméra zoome sur l’écran du téléphone jusqu’au plein cadre : Samuel a les cheveux mi-longs, regard pétillant, voix presque féminine. Face à un public nombreux, il est drôle, vif, habité par ce qu’il raconte, il fait participer des étudiants. Il est de ces profs qui rendent tout vivant et accessible. La vidéo finit par un fou rire de la salle sur un échange absurde avec un étudiant.

(G) Aux premières lueurs du jour, la voiture traverse la montagne. (Plusieurs plans voiture montagne)

7

INT/EXT. CHALET, EXTÉRIEUR (ENTRÉE) (A) / SALON-CUISINE (B) / CHAMBRE DANIEL (C) E+I/JOUR - DAY

(A) La voiture de Vincent se gare devant le chalet. Sandra est sortie pour l’accueillir, en vieux pull et jogging usé. Ils se regardent, comme des gens qui ont été liés par une grande complicité et qui se retrouvent après une longue période. Visage rougi et traits enflés, Sandra semble exténuée par le chagrin.

SANDRA
Thank you for coming…

Ils s’enlacent longuement.

SANDRA
This is so weird… seeing you again, like this.
VINCENT
I didn’t realize it was so isolated…
SANDRA
Yeah…

(B) Elle le fait entrer. On sent une timidité. Elle l’amène dans la cuisine (ouverte sur le salon). Elle fait du café. Il remarque une photo au mur de Samuel et Sandra qui rigolent dans une rue, devant un bar.

VINCENT
Have you been living here long?
SANDRA
No, less than two years. It’s Samuel who… he grew up here.

Elle sert le café. Un temps, elle lutte pour ne pas craquer. Puis reprend, confuse.

SANDRA
How do we do this? You want to ask me some questions? I’m sorry, my French isn’t any better than when we met…
VINCENT
English is fine. How many times have you been questioned?
SANDRA
Once here by the policemen and once by the investigative judge.
VINCENT
Tell me exactly what you told them about the day he died.

(C) La caméra quitte le salon-cuisine, monte l’escalier, arrive à l’étage.

La porte de la chambre de Daniel est ouverte.SANDRA (OFF)

I told them what happened from the

Daniel entend la conversation, on entrevoitmoment I was with the student until the un amas de couvertures sur des chaises quiambulance got here. I was in the middle forment comme une cabane protectrice. Sonof a meeting with this girl and Samuel chien est avec lui. started blasting a song on repeat to piss

me off and make her leave.

(B) Retour dans la cuisine.

VINCENT
Is that what you told them, that he’d played the song to piss you off and make her leave?
SANDRA
No, I just said he’d played the song super loud, and we had to stop; she was recording the interview and so it wasn’t possible anymore.
VINCENT
Good. Try to tell me exactly what you told them.
SANDRA
I said that I put an end to the interview and that she left. I went upstairs to my bedroom. That’s when I saw Daniel go out for a walk…
VINCENT
He wasn’t at school?
SANDRA
He only goes two days a week, it’s in Grenoble. (Vincent acquiesce) Just after the girl left, Samuel came down to see me in my bedroom. We spoke a little about what we were going to do that day, nothing special. He went back upstairs to work in the attic. I worked a little in bed.
VINCENT
You wrote? On your computer?
SANDRA
I finished a translation, I translate for several German weeklies, for extra money. I heard him working and his music playing for about 10 minutes. Then I put some earplugs in to take a nap. I fell asleep. An hour later, I heard Daniel scream. One of the earplugs must have fallen out because it woke me up, the music was still on, I ran downstairs… that’s it. I called emergency services and they arrived 30 minutes later.
VINCENT
Can I take a look around the house?
8

INT/EXT. CHALET, EXTÉRIEUR (ENTRÉE) (A) / CHAMBRE SANDRA (B) / COMBLES (C) - DAY

(A) Un instant après : Vincent fait quelques pas et jette un œil vers le petit bois où Daniel s’est promené. Il regarde le sol à l’endroit où Samuel est tombé (il y a un large périmètre de terre

ème

piétinée), puis lève les yeux vers le balcon et la porte-fenêtre du 2(Chambre Sandra) et encore au-dessus, la fenêtre des combles.

ème

(B) Il monte au 2étage (Sandra le suit en silence). Il ouvre la porte-fenêtre, sort sur le balcon, regarde vers le sol. Il lève enfin les yeux vers les combles.

VINCENT
He was working up there?
SANDRA
Yes, he was insulating the attic.

Ils quittent la pièce, Vincent s’arrête sur le palier : en face d’eux (juste après la chambre de Daniel) une grande partie de l’étage est encore un vaste espace en chantier, poutres transversales sans plancher, toiture non isolée à travers laquelle on voit le ciel à certains endroits.

VINCENT
And over there? He was working on that as well?
SANDRA
Not yet. He was supposed to get to that next… we wanted to make rooms for a B&B.

Vincent monte à une petite échelle qui mène aux combles, juste au-dessus de la chambre de Sandra.

Arrêté sur le dernier échelon, il constate :

VINCENT
Ok, so he was right above you.
SANDRA
Yes.

(C) L’espace est exigu, la toiture est partiellement isolée, des blocs de laine de verre jonchent le sol un peu partout. Au milieu du matériel et des déchets éparpillés par terre, une grosse enceinte audio. Au bout, une fenêtre triangulaire.

Vincent va jusqu’à la fenêtre et l’ouvre, se penche à l’extérieur : juste en dessous, le balcon de la chambre de Sandra. Puis plus bas et à gauche, un appentis adossé à la façade, et enfin au sol, le périmètre de terre retournée où Samuel est tombé. Vincent constate que le bas de la fenêtre lui arrive à hauteur des hanches. Il se retourne et observe le plafond : la zone qui n’a pas encore été isolée avec la laine de verre est loin de la fenêtre.

VINCENT
You said he was insulating the attic? (Elle acquiesce) So he was working over there?
SANDRA
These days, yes.
VINCENT
Do you know if the window was open when the ambulance arrived?
SANDRA
Yes it was.
VINCENT
Do you know if he used to keep it open?
SANDRA (prenant le temps de réfléchir)
Not always, but often yes, because of the wood dust.
(alt: Often yes, because of the the wood dust.)
(alt: I think so, yes, because of the the wood dust)
VINCENT
Was he reckless? Did he ever take risks when he was working?
SANDRA
No. He was very cautious and meticulous; he worked slowly.
VINCENT
Do you see any reason why he would have leaned out the window, for instance to call out to you or Daniel?
SANDRA
… No. When he worked, especially when he was playing his music, he shut himself off from the rest of the world. He never called for me or Daniel from up here.
VINCENT
Ok, well anyway, with the height of the window sill… had he been drinking? …
(alt.: Ok, well anyway, given the height of the window sill… had he been drinking?)
SANDRA
No, he never drank during the day, especially when he was working.
9

EXT. CHALET, EXTÉRIEUR (TABLE) / LE LENDEMAIN EXT/FIN DE MATINÉE - MORNING

Emmitouflé dans une grosse parka, Vincent fume assis à une table sur la terrasse devant la cuisine. Sur l’écran de son ordi : rapport d’autopsie, photos du corps et de détails du chalet le jour J. Puis, des photos d’une ecchymose sombre (bleue) sur l’avant-bras de Sandra. En parallèle, il passe un coup de fil.

VINCENT
Salut Nour c’est bon là, j’te dérange pas ?
NOUR (off)
Non là c’est bon, vas-y dis-moi.
VINCENT
Oui, voilà, je conseille juste une amie et je voulais savoir, tu connais le juge Janvier, t’as déjà eu affaire à lui ?
NOUR (off)
Oui écoute c’est un jeune mec, proche du procureur. Ambitieux… un peu séducteur, un peu faux-cul, mais sérieux.
VINCENT
OK…
NOUR (off)
Qu’est-ce qui lui arrive à ton amie ?
VINCENT
Écoute là je débarque sur le truc, je te raconterai (… conversation pas terminée)

Une voiture se gare près du chalet, une femme en sort, on reconnaît Monica (déjà vue consolant Daniel scène 2). Elle salue Vincent et entre dans la maison.

10

INT. CHALET, CHAMBRE DANIEL / ESCALIER / SALON-CUISINE – MIDI - DAY

Monica arrive à l’étage et approche de la chambre de Daniel, s’arrête sur le seuil et échange un regard avec Sandra, qui est assise près de Daniel. On ne le voit pas, il est maintenant recouvert par l’énorme tas de couverture. Elle le caresse, par-dessus le tas, et tente de dégager quelques cheveux, à peine perceptibles.

SANDRA (douce)
You should wash up and get dressed. It’s daytime, you need to get up.

Daniel ne bouge pas, sans désir.

DANIEL
J’veux pas. Laisse-moi tranquille.
SANDRA
Honey, I know it’s hard… It’s hard for me too, it’s going to be hard for a while… but we have to try and do the things we did before, otherwise—
(Elle s’arrête momentanément sentant qu’il ne veut pas l’entendre)
... Did you have a nightmare? Do you want to talk about it? Monica has come to see you. She made tiramisu.
DANIEL
J’ai pas faim. Laisse-moi dormir.
SANDRA
Oh love, you can’t spend whole days like this without going outside. It’s beautiful out. Snoop needs to go out too.

Monica s’agenouille près de Sandra et lui fait signe qu’elle va prendre le relai. Sandra lui laisse la place. Elle parle de manière enjouée.

MONICA (doucement)
Bon mon Daniel, tu viens manger avec nous ?
DANIEL
J’veux juste dormir.
MONICA
Ok je te laisse dormir si tu descends d’abord avec moi, et qu’on mange ensemble. Ok ?... (Pas de réponse, elle se met à chuchoter, collée contre les couvertures) mon coco ? tu me parles ?…
DANIEL
PARTEZ !!!

Le silence s’étire, Daniel ne répond plus. Monica essaye d’enlever les couvertures et de le tirer du lit de force. Il résiste, tête enfouie. Sandra vient aider Monica, elles luttent, il sort un bras et frappe violemment dans l’air. Monica fait signe à Sandra de la laisser gérer seule, Sandra désemparée hésite, puis quitte la chambre.

Elle descend l’escalier et va à la cuisine, où elle met une part de tiramisu dans une assiette. Au passage, elle baisse le feu sous une casserole où cuisent des spaghettis, puis remonte l’escalier.

Sandra revient dans la chambre : Daniel parle maintenant avec Monica, sa tête émerge des couvertures, cheveux en bataille.

DANIEL
Je comprends pas comment il est tombé.
MONICA
Mais personne ne sait encore.
DANIEL
Comment… c’est arrivé... je veux savoir ce qui s’est passé. On peut pas rester dans le vide comme ça.

Sandra reste sur le seuil, le tiramisu dans les mains et les observe.

MONICA (à Daniel)
Tu te souviens, je t’avais parlé du médium que j’avais vu quand Alain est mort ?
DANIEL
Oui ?
MONICA
C’est quelqu’un de très bien, et c’est--
SANDRA (entrant soudain)
Monica, je suis pas sûre qu’il faut partir dans ces trucs-là--
MONICA (douce)
C’est quelqu’un qui m’avait vraiment fait du bien.
SANDRA
C’est un enfant, ça n’a rien à voir.
MONICA
J’crois pas. Il a déjà aidé des enfants.
DANIEL
Oui je veux bien.
SANDRA
Je vais en parler avec Monica, je sais pas si c’est une bonne idée...
11

INT. CHALET, ESCALIER / SALON-CUISINE – MIDI - DAY

Un instant plus tard, elles redescendent l’escalier.

SANDRA (à voix basse)
Pourquoi tu fais ça sans me demander avant ?
MONICA
Mais je pense que ça peut l’aider.
SANDRA
Il va s’accrocher à ça maintenant.
MONICA
S’il te plait Sandra, ouvre-toi, cet enfant a besoin qu’on lui parle et moi cet homme je le connais, c’est quelqu’un de normal c’est juste qu’il a un don pour sentir des choses que nous on sent pas. Et même si tu n’y crois pas, Daniel ça peut vraiment lui faire du bien.

Elles remarquent Vincent qui les regarde depuis la cuisine, en égouttant les spaghettis. Elles le rejoignent, Monica récupère son manteau.

VINCENT
Elles sont trop cuites je crois. (À Monica) Bonjour.
SANDRA (dépassée)
Ah merde. (Faisant les présentations) Vincent, c’est un vieil ami avocat. Et Monica, c’est la marraine de Daniel … (À Monica) Bon je t’appelle, à plus tard.
MONICA
Ok. Dis-moi s’il a mangé ?

Sandra acquiesce en l’enlaçant. Monica s’en va.

VINCENT
Did she tell you she was summoned by the judge?
SANDRA
Yes. Samuel and she were very close. (Alt: Samuel was very close to her) She took care of him when he was a kid. Dany adores her.

Sandra ouvre le frigo, elle pleure.

SANDRA
I’m so tired of crying. I’m exhausted. Is parmesan and pepper ok with you?
12

INT. CHALET, SALON-CUISINE – MIDI - DAY

Ils sont en train de manger dans la cuisine. Vincent fait un croquis pour illustrer ses explications.

VINCENT
The autopsy report is inconclusive about the cause of death. The forensic pathologist didn’t have enough concrete elements. But when you look at everything, what we can defend is a fall from the attic window, with him “bouncing” off the shed’s roof. The investigation shows that his head may have hit the edge of the roof, somewhere around here, you see? (il lui montre sur le croquis) And then he lands in this position.
VINCENT (suite)
But there are several problems. First, they found nothing on the shed roof – no DNA, nothing. Second, there's blood near his feet. Look, his head is here, and the blood is there: we need to explain how it got there.

And then, there’s these three blood spatters, here.

It seems its pattern doesn’t really match with a head impact on the roof. The judge asked an expert to clarify this.

SANDRA (tendue)
But... when you see this, what do you think?
VINCENT
I don’t know, I’m not a spatter analyst, but I know a good one. I want to have her opinion. …And there’s one last problem for us: that bruise on your arm. It might look like the result of a struggle. When did they see it?
SANDRA
That same night. My sleeve was rolled up.
VINCENT
Did you explain it to them right away?
SANDRA (elle se lève)
Yes, I knew exactly how it happened (pointant une étagère de la cuisine) I bang my arm on this all the time. It had happened several times that week. I told them my skin marks easily, and that they could ask Daniel: he hears me bumping into it all the time.

Ils restent un temps en silence, finissant leurs plats.

VINCENT
So, as you can see, an accidental fall is gonna be hard to defend/prove, given the height of the window sill. That leaves 2 options: either he jumped or he was pushed, possibly after receiving a blow. That’s why there’s an investigation for “mort suspecte”. And you’re a témoin assisté because you were the only person there; you are his wife… And looking for a stranger who killed him while you were sleeping and Daniel was out on a walk is a shitty strategy, it makes no sense: Samuel had no enemies; there’s nothing to back that up.
SANDRA
(Un temps) First of all, I didn’t kill him.
VINCENT
You don't need to tell me that. The question is this: Was there anything in Samuel's personality, or in what he was going through lately, that would seem consistent with a suicide?
SANDRA
I've thought about it, and I just can't imagine him... jumping with Daniel so close by... I just can't imagine that. He had his problems, but he was working on them... We were laughing so hard just the day before, talking about our projects… He had so much energy. I mean, for me he was so alive. I’m not comfortable with this.
VINCENT
Ok, let me put it another way: If they indict you, it’s probably our best defense.
SANDRA
I think he fell.
VINCENT
It’s really hard to believe

Sandra encaisse. Ils se regardent en silence.

13

INT. CHALET, ENTRÉE / SALON-CUISINE / CHAMBRE SAMUEL - DAY

Monica mène dans le salon un homme très grand, la 40aine, l’air balourd. Planté au milieu de la pièce, il regarde partout. Sandra tient fermement Daniel contre elle, on sent qu’il appréhende. Snoop les suit.

MONICA
On pense que peut-être, il a sauté volontairement, mais on n’est pas sûrs… On est tous perturbés par ça.
DANIEL
On veut savoir pourquoi il est tombé.
MEDIUM
Alors moi je ne peux pas répondre à une question précise, j’ai des visions qui viennent à moi mais je peux pas dire si c’est le passé, le présent, le futur. Je fais que vous livrer des choses qui me viennent et je peux pas ordonner ça.

Il se met à toucher les murs de ses grandes mains épaisses, notamment un endroit un peu enfoncé, abîmé. Monica décrit à voix basse ce qu’il fait pour Daniel, impressionné.

MEDIUM (à Monica)
Vous avez le vêtement ?

Monica, qui serre une écharpe contre elle, lui donne avec difficulté. Le médium la prend.

MEDIUM
Vous l’avez pas lavée ?
MONICA
Non.
MEDIUM
La pièce dans laquelle il passait le plus de temps c’est laquelle ? Amenez-moi.

Ils ouvrent une porte au fond du salon. Une petite pièce avec un lit simple et un petit bureau.

MEDIUM
C’est la chambre de qui ? Y a beaucoup de présences là.
SANDRA
C’était sa chambre…
MEDIUM
Juste la sienne ?
SANDRA
Oui il dormait et il travaillait là.

Le chien les suit de près. Il manipule de manière plus intense l’écharpe, touche les murs, les objets. Mais il semble tout à coup perturbé et se met au sol, en tailleur. Touche un tapis sale.

MEDIUM
Je sens beaucoup de présences ici. Le chien... Il est très présent. Il est malade. Mal. Il vomit. Je sens une période où le chien est malade. Y a quelqu’un qui bouge plus. Je sais pas s’il dort... C’est pendant plusieurs jours.

Il est agité, la présence physique du chien le perturbe. Il le regarde immobile.

MEDIUM
Je suis désolé, le chien prend beaucoup de place, beaucoup d’énergie. Il parasite beaucoup. À la fois dans les visions et là tout de suite, dans la pièce. Je sens un corps inerte. Je sais pas si, le chien il dort là aussi ?
SANDRA
Oui, ça arrive.
MEDIUM
Il dort là oui. En fait il parasite, le chien. Parce que je vois quelque chose, je sais pas si c’est le chien qui est inerte ou l’homme... C’est pt’être l’homme qui est inerte… peut être qu’il dort, mais si il dort pas c’est qu’il est mort… je sais pas… … Le chien, il me prend beaucoup d’énergie excusez-moi. Vous pouvez sortir le chien s’il vous plait ?

Daniel est pétrifié. Monica fait sortir Snoop de la pièce et ferme la porte. Le chien se met à aboyer comme un fou. Le médium, en nage, touche le bureau de Samuel.

MEDIUM
… Il faut le sortir de la maison. (Monica ressort pour faire sortir le chien) j’sens qu’il a sali… Y a quelque chose de sale ici, dans cette pièce… Vous l’avez lavée ? Vous avez lavé la pièce ?
SANDRA
Comment ça ? Oui on lave. Écoutez, on va arrêter là.
MEDIUM
Je pense qu’il faut laver.

Il est physiquement atteint, épuisé par ce qu’il sent. Monica revient dans la pièce.

SANDRA
Allez on arrête, je vous remercie mais ça marche pas. On va… j’vais vous raccompagner. On va vous payer la séance…

D’un geste elle veut l’inciter à partir, mais il ne bouge pas. Un moment de flottement, le regard du médium fixe le vide. Il vomit au milieu de la chambre. Sandra est stupéfaite, Daniel tétanisé. Le médium est hagard.

SANDRA
Ok, enough.

Elle attrape Daniel par le bras et le sort dehors (terrasse du salon). L’enfant se blottit contre son chien (resté dehors) Sandra s’agenouille et serre Daniel, chuchotant pour le rassurer :

SANDRA
Ça va mon amour, je suis là, chhht… je suis là.

(+ Sandra demande sèchement à Monica de gérer le médium resté dans la chambre ?)

14

EXT. RUES GRENOBLE – TERRASSE RESTO ITALIEN / EXT/JOUR - DAY

C’est NOUR, face à Vincent à la Cucina, resto italien.

NOUR
Bon, je me suis renseignée pour toi. J’ai parlé à un flic que je connais… Janvier a l’air focalisé sur une clé USB qui appartenait à Maleski.
VINCENT
Et il t’a dit ce qu’y a dessus ?
NOUR
Apparemment y aurait UN document important, en train d’être expertisé…C’est pas une photo, ni un truc écrit, j’ai cru comprendre que c’est un fichier vidéo… et qu’c’est un truc intime.
VINCENT
Un truc intime c’est quoi ? un truc sexuel ?
NOUR
Non je sais qu’ça (alt: non j’en sais rien). Mais je pense que c’est pas bon pour vous, il m’a dit qu’ça peut peser lourd dans le dossier. Je peux l’rappeler, mais à mon avis, il lâchera rien d’autre.
VINCENT
Ok attend…

Vincent traverse la rue et appelle Sandra.

VINCENT
Hey, Sandra, do you remember Samuel filming anything private or intimate? Does that ring a bell?
SANDRA (OFF)
Intimate? Why, what’s going on?
VINCENT (la coupant)
I’ll explain but first tell me if it rings a bell. Could he have filmed something like that?
SANDRA (OFF)
No, he never filmed anything. And if he did, I'd have known. Why, did they find something?
VINCENT
It’s hearsay but yes, there’s something on the USB key. Listen, if you can't remember never mind, we'll just have to wait. Let’s not worry.

Long silence.

SANDRA (OFF)
… There's something I wanted to tell you about, something I remembered… it’s odd that I could have forgotten it, but it came back to me last night: it’s something that happened a while back and well… About 6 months ago, I wonder if Samuel didn’t swallow some pills…I found him passed out drunk on the floor; he’d vomited, it was very early in the morning, I don’t know how I forgot this. There were white spots in the vomit. I remember wondering if they were pills...
VINCENT
Really? Well... ok. Did you talk to him about it?
SANDRA (OFF)
He didn’t want to talk about it.
VINCENT
Did Daniel see this?
SANDRA (OFF)
No.
VINCENT
And you didn't...
SANDRA (OFF)
I didn’t really face it then. But now it seems like it might have been a suicide attempt, no?
VINCENT (prudent)
I'm not sure, I'd need to know exactly what you saw. Did you talk to anyone about it at the time?
SANDRA (OFF)
No.

Il va se rassoir. Il rappelle Sandra presque immédiatement.

VINCENT
Sandra, yes, sorry, I was thinking, it might be a good thing if I start working with somebody from around here, “de local”.
15

EXT. CHALET, EXTÉRIEUR TERRASSE DE LA CUISINE - DAY

Sandra est devant le chalet, emmitouflée dans un pull et tremble de froid.

SANDRA
Ok… Bye.

Elle raccroche et regarde vers l’intérieur du chalet : assis au piano, Daniel répète inlassablement la même mesure de la main droite uniquement, tentant de reproduire à l’oreille le début de Asturias d’Albeniz qu’il écoute sur Youtube. Il y arrive laborieusement, mais tout reste à faire.

16

INT. PALAIS DE JUSTICE, BUREAU JUGE JANVIER - DAY

Dans un bureau, avec ses lunettes noires, Daniel est face à un homme, la trentaine tapée, le JUGE JANVIER. Un silence s’étire, le juge semble attendre une réponse.

LE JUGE (délicatement)
Ça t’embêterait d’enlever tes lunettes ?
DANIEL
J’préfère pas.
LE JUGE
Y a trop de lumière ? Si tu veux je peux baisser les stores ?
DANIEL
Non non... c’est gentil, j’préfère les garder.
JANVIER (marchant sur des œufs)
Je comprends. Donc on reprend, tu m’as pas répondu, quand tes parents se disputaient, comment ça se passait ?
DANIEL
Je sais pas trop quoi répondre parce que j’ai pas trop de souvenirs de disputes. Quand ils se reprochent un peu des choses, je préfère m’en aller.
LE JUGE
Ok. Et quand ça arrivait, tu peux pas me dire qui était le plus énervé des deux ? (Daniel secoue la tête) Quand tu dis que tu préférais t’en aller, est-ce que le jour où ton père est mort, c’est ce qui s’est passé ?
DANIEL
Non, je voulais juste me promener.
LE JUGE
Tu m’as dit que tu as entendu tes parents au moment où tu es sorti de la maison, tu te souviens du genre de conversation qu’ils avaient ?
DANIEL
C’était pas une dispute. J’ai entendu que des… des bouts de voix, j’entendais pas vraiment les mots.
LE JUGE
Mais si tu n’as pas pu entendre les mots, du coup tu n’as pas pu entendre si c’était une dispute ou pas.
DANIEL
Ça s’entendait que c’était pas une dispute.
LE JUGE
Mais Daniel, on est d’accord : il y avait la musique très forte ? T’étais dehors, ils étaient dans la chambre de ta mère, 2 niveaux au-dessus, comment tu as pu entendre le ton des voix ? En admettant même que tu aies pu les entendre.
DANIEL
J’étais juste en dessous de la fenêtre ouverte, j’ai entendu… je sais ce que j’ai entendu.
LE JUGE
Comment tu peux être aussi sûr de l’endroit où tu étais ?
DANIEL
Ça je le sais parce que je me souviens d’avoir touché le scotch de l’appentis à ce moment-là.
LE JUGE
Le scotch ?
DANIEL
Mon père a mis des scotchs différents à plein d’endroits quand on s’est installés, pour que je puisse me repérer parce que j’étais un peu perdu. J’les touche tout l’temps, c’est une habitude. Et chaque morceau de scotch est spécial quand je le touche, c’est pas possible que je me trompe.

Le juge opine lentement, regardant Daniel. Le silence s’étire.

17

INT/EXT. CHALET – CHAMBRE SANDRA (A) / COMBLES (B) / EXTÉRIEUR (ENTRÉE) (C) - DAY

(A) Autour du juge Janvier sont réunis Sandra, Daniel, Vincent et Nour (maintenant associée à Vincent). Le directeur d’enquête est présent. Ils préparent une reconstitution du dernier échange du couple précédant la mort, pour vérifier le témoignage de Daniel : a-t-il pu entendre la discussion « calme » de ses parents vu le niveau de la musique diffusé.

ème

Deux groupes sont formés : l’un dans la chambre de Sandra au 2, l’autre dehors. C’est le juge ème (au 2) qui donne les directives. Tout est filmé. Sandra découvre les dialogues que le juge lui a imprimés.

(A)

SANDRA (en français)
Vous me demandez de dire quelque chose que j’ai pas dit comme ça et pas dans cette langue.
LE JUGE JANVIER
J’ai juste transposé ce que vous m’avez dit en dialogue direct. Mais l’important c’est le niveau sonore, et le français c’est plus simple pour tout le monde. (Directif) Allons-y.

(B) Un assistant lance la musique qui emplit tout l’espace (P.I.M.P. instrumental)

(A)

GENDARME /SAMUEL
Ça s’est bien passé ?
SANDRA (calme et neutre)
Oui, rien de spécial.
GENDARME /SAMUEL
Ça va être quoi la suite de l’après-midi ?
SANDRA
Je sais pas, je suis fatiguée, il faut que je travaille un peu et que je me repose.
GENDARME /SAMUEL
Moi, tu me demandes pas ce que je vais faire ?
SANDRA
J’imagine que tu vas continuer au grenier, non ?

(C) Daniel est dehors, sous le balcon : on entend uniquement la musique, plus fort qu’à l’intérieur

ème

car elle sort directement de la fenêtre des combles. Un assistant se penche au balcon du 2.

ASSISTANT 1 (criant) ASSISTANT 2 (en bas)
ALORS ? Daniel ?
DANIEL
J’ai rien entendu.

(A)

LE JUGE JANVIER
On va recommencer, on va essayer un cran plus fort.
SANDRA
Plus fort ? Vous voulez que je couvre la musique ? Je ne vais pas hurler, j’ai jamais hurlé à ce moment-là.
LE JUGE JANVIER
Le sens de la reconstitution c’est d’établir quel niveau de voix est crédible--
SANDRA (à Vincent)
Vincent, j’ai jamais hurlé, je hurle jamais, je ferai pas ça devant mon fils.
VINCENT (au juge)
Elle n’a pas parlé plus fort que ça, son fils a clairement maintenu que les voix étaient calmes.
LE JUGE JANVIER
Oui mais vous voyez bien que ça ne colle pas, la musique recouvre tout. On va pas se satisfaire de cette incohérence…Maître Renzi ?
VINCENT (intransigeant)
Ma cliente maintient qu’elle n’a pas crié, elle ne criera pas.
LE JUGE JANVIER (à une gendarme)
Mademoiselle, vous allez remplacer Mme Voyter.

(C) En bas, Daniel attend fébrilement que la reconstitution reprenne.

18

INT. CHALET - SALON - NIGHT

Le soir tombe. Sandra et Daniel sont seuls. Elle boit un verre de vodka. Au piano, Daniel reprend le thème d’Asturias de ALBENIZ, qu’il tente de se rentrer dans les doigts. Il bute, recommence, acharné. On sent qu’il est mal. Sandra s’approche, se penche vers le piano. De la main droite, elle commence à jouer un air lent et simple de Chopin (Prélude op28n4en mi mineur, version Gainsbourg), s'asseyant à ses côtés. Daniel, de la main gauche, se met à l’accompagner en rythme : ils ont l’habitude de le jouer ensemble.

SANDRA (une fois la chanson finie)
This afternoon was hard, wasn't it?

Il ne répond pas. Elle prend sa tête contre elle.

DANIEL (craque)
Je m’en veux, je sens que j’ai pas fait comme il fallait, je sais pas ce qui s’est passé…
SANDRA
You didn’t lie, did you? (Il secoue la tête). I don’t want you to change your memories. You need to tell them the way you remember it. That will never hurt me.
DANIEL (confus)
J’ai pas menti, mais je comprends pas, je pensais que j’étais sûr… Je m’en veux de pas mieux me souvenir…
SANDRA
Daniel, you did exactly the right thing. You tried your best to dig up what happened. (Retenant ses larmes)… I know you miss him terribly, honey… I miss him too… I’m so sorry, angel, you shouldn’t have to go through all this.
DANIEL (l’enlace fort)
Sois pas triste ! Je t’aime ! Y’a aucune maman comme toi. Je t’aime !!

+ Plan de nuit maison extérieur très très large.

19

EXT. CHALET, EXTÉRIEUR (A : MATIN ET B : PLUS TARD) - MORNING

Une suite de scènes s’enchaine sur un rythme élevé, souvent en split screen. (Split screen : à gauche (A) arrestation / à droite (B) : Vincent et Daniel)

(19A)

Sandra est emmenée par les gendarmes(19B) devant le chalet. Vincent sort du chalet une valise à la main,

avec Daniel tenant Snoop.

JOURNALISTE radio locale/ (France Il installe Daniel dans sa voiture à l’arrière. bleue ?) (OFF) Ils démarrent en trombe. L’écrivaine Sandra Voyter a fait l’objet d’un « mandat d’amener » . Elle est actuellement interrogée à nouveau par le juge d’instruction. Cette convocation renforce davantage les soupçons qui pèsent contre elle dans la mort de son mari.

20

EXT. (A) VOITURE POLICE / (B) VOITURE VINCENT - DAY

Suite Split Screen : à gauche (A), visage de Sandra sur le trajet en voiture avec les gendarmes / à droite (B), celui de Daniel dans la voiture de Vincent.

(20B) Vincent conduit et parle à Nour sur son téléphone avec écouteur. Daniel est derrière, tétanisé.

NOUR (OFF, rapide)
Je suis devant le dossier. Le rapport de leur expert est tombé, c’est pas bon. (Elle lit) : « l’analyse permet de conclure que la forme des projections de sang correspond à une provenance surplombante et latérale, selon un angle compris entre etc. L’origine de ces projections se situe au minimum 3 mètres au- dessus de ces traces (…) Le choc ayant provoqué ces ème projections a forcément eu lieu à proximité du balcon du 2 étage, ce qui confirme l’hypothèse d’un coup violent reçu au crâne par Samuel M. alors qu’il se tenait sur ce balcon. ».
VINCENT
Merde, ok. Attends je te rappelle dans 2 secondes…

Fin du split screen. Vincent raccroche et se gare devant chez Monica, qui les attend. Vincent sort et ouvre la portière arrière, prend les mains de Daniel, crispé par l’angoisse.

VINCENT
Ça va aller ? Je sais ça fait peur, mais on est là pour aider ta mère, on s’occupe de tout. Tu peux demander à Monica de m’appeler n’importe quand, pour n’importe quoi, ok ?
(Daniel acquiesce) Y a quelque chose que tu veux savoir ? Demande-moi si y a quelque chose que tu comprends pas.
DANIEL
Je comprends rien.
VINCENT
Elle est juste en réunion avec le juge, pour l’instant il lui pose des questions.
DANIEL
Tu me jures que je pourrai la voir bientôt ?

Vincent se relève. Daniel sort. Monica récupère l’enfant et la valise. La voiture démarre en trombe.

21

EXT. (A) PALAIS DE JUSTICE, MARCHES / (B) CHEZ MONICA, SALON - NIGHT

Split screen : À gauche (A), interview de Vincent sur les marches du palais / À droite (B), Daniel presque collé à la télé chez Monica, il écoute Vincent.

(21A)

VINCENT (épuisé)
Tout ce que je peux vous dire c’est que l’interrogatoire n’est pas fini et qu’il va apparemment se poursuivre encore un certain temps.
JOURNALISTE
Dans quel état d’esprit elle est en ce moment, ça fait maintenant 8h qu’elle est auditionnée, est-ce qu’elle est en difficulté ?
VINCENT
Sandra Voyter n’est pas en difficulté, elle maintient son innocence, il n’y aura pas d’aveux car il n’y a pas de culpabilité.
JOURNALISTE
Vous êtes très sûr de vous, pourtant on parle d’éléments nouveaux, d’enregistrements, est-ce que vous savez s’ils sont accablants ?
VINCENT
Vous n’entendez pas ce que je vous dis ? Sandra n’est toujours pas mise en examen, il n’y a AUCUN élément accablant à cette heure, et ce soi-disant fichier vidéo est pour l’instant un mythe puisque personne n’y a eu accès. En tout cas pas nous.
JOURNALISTE (excité)
Vous confirmez qu’il s’agit d’une vidéo ?
VINCENT (gêné d’en avoir trop dit)
Je ne confirme absolument rien, je viens de vous dire précisément l’inverse.
JOURNALISTE
S’il n’y a rien de nouveau, comment expliquez-vous le choix de cette nouvelle convocation ?
VINCENT (maladroit)
Écoutez, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, pour l’instant moi je l’explique pas. C’est incompréhensible.
22

INT/EXT. (A) PALAIS DE JUSTICE, SALLE PRESSE / (B) MARCHES / (C) CELLULE - DAY

JOUR

Split Screen : à gauche (A) le procureur a réuni la presse dans une salle du palais de Justice / à droite (B) des journalistes à l’extérieur du palais puis (C) Sandra dans la cellule de garde à vue.

(22A) (Bruit flashes + journalistes en off)(22B)

6 journalistes se préparent au direct sur

PROCUREUR les marches du palais / maquillage/ Sandra Voyter a été mise en examen vers 8h30coiffure/ explication au cadreur/blagues ce matin. L’enquête a révélé une convergenceFou rire d’éléments, qui justifie cette décision. Trois éléments en particulier : un rapport d’expertiseJOURNALISTE (s’exerçant) sur des projections de sang de M. Maleski(…) Ce sera donc au procureur pour retrouvées au domicile du couple, et dont laenfants de statuer lorsque la mise en direction semble indiquer qu’il a reçu un coupdétention de Sandra Voyter sera violent à la tête alors qu’il se trouvait sur leconfirmée par le Juge des libertés et de ème balcon du 2étage. Ensuite la reconstitutionla détention (…) (prévenant le cadreur) effectuée il y a trois jours, a mis en lumière unOk, on peut y aller… (s’entraînant à certain nombre d’incohérences ; et enfin unarticuler :) « Le jeune fils de Sandra document retrouvé sur une clé USB du défunt,Voyter, le fils de Sandra Voyter… » dont la seule chose qu’on peut révéler à ce jour c’est qu’il s’agit d’un enregistrement audio du(22C) couple, datant de la veille de la mort.CUT sur Sandra qu’on fait entrer dans

une cellule de garde à vue, la caméra se rapproche de son visage… elle regarde les murs blancs, le lit, le lavabo, le sol. L’angoisse se lit dans ses yeux.

23

EXT. TERRASSE CAFÉ - DAY

Vincent mange debout, téléphone à l’oreille. Nour passe un coup de fil à distance, tourne en rond nerveusement, son plat inentamé sur la table.

VINCENT
… C’est ce que je vous explique, elle ne pourra pas venir signer elle-même parce qu’elle est actuellement retenue au palais de justice, donc elle m’a fait un pouvoir et c’est moi, son avocat, qui vais venir prendre les documents pour lui amener… Alors non, 11h ça ne va pas, le seul créneau que j’ai c’est là tout de suite dans 20 minutes ?... Ah parfait merci.

Nour a raccroché et commence à manger en attendant qu’il termine.

NOUR (à toute vitesse)
Bon, on a une mini bonne-nouvelle : le juge qui siège cet aprèm c’est pas Da Silva, c’est Bollène, elle a 55 ans, ultra indépendante, féministe, mais surtout elle déteste Janvier et Mallet. Ils ont eu un clash quand elle est arrivée à Grenoble, et depuis ils peuvent pas se saquer.

Nour regarde Vincent, il a l’air éprouvé.

VINCENT
En fait, faut pas que j’intervienne là. C’est mieux si c’est toi qui parles.
NOUR
Oui, je pense que c’est mieux. Toi tu parles des garanties, de la caution, de l’hypothèque du chalet. Et tu me laisses dire le reste. D’ailleurs, l’hypothèque ? T’en es où ?
VINCENT
C’est moins que prévu. En fait, ils avaient des vrais problèmes de thune. Y a tout un tas de crédits pas remboursés, donc la banque est ok pour 50 000 et encore, c’est tendu, ils font un effort. (Il regarde l’heure) Merde, faut que j’y aille.
NOUR
La caution ce sera plus. On sera au-dessus de 50 000 à mon avis…
VINCENT (énervé en partant)
Oui bon bah écoute, en même temps 50 000, c’est pas rien, on va se calmer…
24

INT. PALAIS, SALLE CORRECTIONNELLE - DAY

Face à la JUGE BOLLENE, le procureur Mallet, Vincent, Nour et Sandra, les traits tirés.

PROCUREUR
Madame la présidente, Je requiers le placement en détention provisoire de Mme Voyter. En effet, dans ce dossier plusieurs des critères de l’article 144 me paraissent être remplis. En premier lieu, le risque de dépérissement des preuves et indices matériels. Dans ce dossier, y a un certain nombre d’actes qui sont en cours, une enquête téléphonique--

LA JUGE DES LIBERTÉS Oui, oui, allez droit aux faits…

PROCUREUR
Par ailleurs la mise en examen a la nationalité allemande, elle a énormément d’attaches en Allemagne, mais aussi à Londres où elle a résidé 10 ans. Et donc il y a un risque de fuite qui est évident. Dernier point, son fils est témoin dans le dossier, il déposera au procès, il y a évidemment un risque de pressions qu’elle pourrait exercer sur lui. Pour toutes ces raisons-là, un contrôle judiciaire ne va pas être envisageable et je vous demande de bien vouloir la placer en détention provisoire.

LA JUGE DES LIBERTÉS (à Nour) Je vous écoute Maître ?

NOUR (déterminée)
Madame la présidente, C’est PARCE QU’elle a la charge de son fils, qu’il est totalement fantasque d’imaginer qu’elle va fuir. Avec un enfant malvoyant, c’est impensable, et son visage est dans tous les médias. Ensuite, prendre la décision de séparer l’enfant de sa mère, c’est prendre le risque du traumatisme de trop : il a subi un accident à l’âge de 4 ans qui l’a rendu malvoyant, il a été fragilisé psychiquement et affectivement. Par ailleurs, il est en effet un témoin important du dossier. Ce qui m’amène au 2ème point : le témoignage de Daniel n’a jamais varié sur le fond, il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter de quelconques pressions puisque son témoignage n’est pas à charge. Les éléments prétendument à charge sont tous indirects--

JUGE DES LIBERTÉS (la coupe) Maître, on n’est pas là pour plaider l’affaire au fond, passez aux critères de l’article 144 --

25

EXT. (A, C, PALAIS JUSTICE,SALLE DES PAS PERDUS 25D MARCHES / (B) BUREAU GREFFIER - DAY

Split Screen : à gauche (A) : Nour sort du palais / à droite (B) : Sandra et Vincent face au greffier.

(25A) (25B) NOUR (répond aux journalistes) Sandra face au greffier du Tribunal, on lui C’est une décision suffisamment rare pour latend un papier qu’elle signe, on peut lire saluer. Un magistrat – une magistrate en« Cautionnement » et plus loin la somme à l’occurrence - qui ne cède pas à des réflexespayer : 68 000 euros avec un échéancier en 4 répressifs c’est assez sain, surtout dans uneversements. Sandra fait un chèque de 17 000 affaire comme celle-là. Pour nous, laeuros. Vincent est près d’elle. décision de remise en liberté sous contrôleIls marchent dans des couloirs vers la sortie. judiciaire souligne les faiblesses du dossier.

Split Screen : à gauche (C) : Face au tribunal, un chroniqueur BFM commente la décision / à droite (D) : Sandra et Vincent sortent du tribunal, Sandra a l’air exténué, des journalistes filment sa sortie.

(25C) (25D) Chroniqueur BFM JOURNALISTE (à Sandra) C’est une décision extrêmement rare dansQuel est votre état d’esprit ? Est-ce qu’on une accusation d’homicide, ça ressemble àvous a fait écouter les enregistrements un vrai désaveu pour le juge Janvier.sonores ? J’entendais tout à l’heure des réactions très vives dans les couloirs du Palais, un procheVINCENT du procureur nous a dit sentir des rivalités deS’il vous plait. Elle vient de passer 24h palais malsaines et même inquiétantes pourtrès éprouvantes. la bonne tenue de la justice, je le cite : « c’est un choix dangereux fait par la jugeSANDRA (français fragile) des libertés, l’accusée va être réunie avec unJe suis innocente, je pense à mon fils… et témoin essentiel de l’affaire, comment nej’essaye de faire mon deuil. pas être préoccupé pour la suite de la procédure ? » Vincent et Sandra montent dans la voiture de

ce dernier, il démarre.

26

INT. ROUTE MONTAGNE, BORD DE ROUTE (A) / VOITURE (B) / CHALET (C) - DAY

(A) Arrêtés en pleine montagne, ils fument. (Ils sont devant un paysage immense, ravin/neige)

VINCENT
How could you not tell me about it?
SANDRA
I had no idea he recorded it.
VINCENT
Even if he hadn’t recorded it: you had a fight the day before he died. A nasty fight. You should have told me. And also about your affairs with women. I don’t give a shit about your sexuality! But Samuel knew you were cheating on him, and he blamed you for a lot of things… I should've known all of that.
(beat) Is there any chance Daniel witnessed or heard any of that fight? Before, during or after?
SANDRA
No, he was at school all day. (Elle évite son regard ; il se tourne pour lui faire face) I am innocent.
VINCENT
But you’re less innocent today than you were 3 days ago, because this came out and you said nothing. People don’t believe you because you’re innocent; they believe you when you don’t behave like a guilty person!!
SANDRA
That recording is not reality. If you take an extreme moment in life, an emotional peak, and focus on it, it crushes reality. It may seem like irrefutable proof, but it actually warps everything. That is not reality. It’s our voices, but it’s not who we are.
VINCENT
You need to start seeing yourself the way others are going to perceive you. It's very hard to do, but you can’t just say: "You don’t understand, I know I’m innocent." A trial is not about "The Truth," it's about who's the most convincing.
SANDRA
I didn’t know there would be a trial.
VINCENT
One thing that’ll carry a lot of weight is who you have around you.
SANDRA
There’s nobody around me.
VINCENT
Daniel is important. Your father… did you ever get back in touch with him?
SANDRA
No. Never.
VINCENT
Didn’t you and Samuel have any friends, anyone who could...?
SANDRA (secouant la tête)
We should never have come here. I didn’t want to, I was happy in London. He insisted so much. He told me there’d be no distractions from work, it would solve our money problems...

(Un temps) I left my shithole in Germany and ended up stuck here… in his shithole. How fucking absurd.

Long silence. Ils se regardent.

VINCENT
You’re going to have to work on your French.
SANDRA
Je sais.
VINCENT
And we have to make things official with Nour and me. I can’t keep working for free. Things are mixed up as it is: the trial, our friendship…
SANDRA
Sure, of course. How much will it cost?
VINCENT
A flat fee. It’s the only way to make it work for us without breaking your back. 40,000 euros, whether it takes a year or two years. (It won’t change.)
VINCENT
We don't expect you to pay it all upfront.
SANDRA
You're too kind! (Ils éclatent de rire tous les deux nerveusement)

(B) Ils rentrent dans la voiture. Et ils rentrent au chalet en parlant.

VINCENT
How will you manage?
SANDRA
I don’t know… I just mortgaged a house we already couldn’t pay off … I’ll find a solution.
(Alt.: I don’t know… I just took out a second mortgage on a house we already couldn’t afford… I’ll find a way.)
VINCENT (gêné)
… And there’s the salary for the woman from the “ministère de la justice” (alt: the woman for Daniel). 450 euros a month. Remember the judge said that's your responsibility. As for bail... well, you’ll get that back if you’re acquitted, right? So the pressure’s on me - ha-ha!
SANDRA (se creusant la tête)
…I’ll take on some more translating in addition to my magazine work… and maybe I can sign with a second publisher… I’ll figure something out… I can’t think straight anymore…

(C) La voiture arrive au chalet.

27

INT. CHALET, ENTRÉE - DAY

Ils arrivent au chalet. Sandra serre Daniel dans ses bras, l’embrasse. Nour est là avec une femme, Marge Berger.

NOUR (la présente à Sandra et Vincent)
Voilà, c’est Mme Berger qui a été mandatée par le ministère de la justice. Elle passera régulièrement du temps ici avec Daniel et vous (à Sandra) le calendrier va être précisée. Elle est là pour s’assurer que tout se passe bien, que personne ne lui demande de dire des choses qu’il n’a pas envie de dire au procès. Il faudra toujours parler français en sa présence, la juge a été claire là- dessus.
(À Marge) Je crois que vous vouliez parler à Daniel en privé ?

Vincent, Nour et Monica s’en vont. Sandra reste à l’écart. Daniel reste planté là où il est, Marge se rapproche de lui.

MARGE
Ta maman va rester un peu à l’écart pendant qu’on fait connaissance et après tu pourras la retrouver. Ça te va ?

Daniel acquiesce. Snoop s’agite près de l’enfant, Marge n’a pas l’air à l’aise avec l’animal.

MARGE
Bon alors moi je m’appelle Marge, on va se voir souvent. T’as compris pourquoi je serai là ?
DANIEL
Oui.
MARGE
Et ça te va ? Tu peux me considérer comme une amie, ou pas, c’est pas obligé. Qu’est-ce que t’en penses ?
DANIEL
Ça va, j’ai pas besoin qu’on soit amis.
MARGE
Tu as raison, moi je suis là pour protéger ton témoignage, je suis envoyée par la loi, Et la loi ne peut pas être l’amie des gens, parce que sinon elle ne serait pas l’amie d’autres gens, et ça c’est pas possible : la loi doit être exactement pareille pour tout le monde. Donc en fait, t’as raison, je peux pas être ton amie, il faut juste que tu me dises si quelque chose te parait bizarre, ou si ça s’passe pas bien par exemple avec ta mère, par rapport au procès.
DANIEL
D’accord, mais en général c’est à mes amis que je parle de ce qui va pas.
MARGE
Oui, alors disons que là t’as pas vraiment le choix, et même c’est pas grave si tu ne m’aimes pas, par contre ce qui est très important, c’est que tu me fasses confiance. Ça, c’est obligé. Tu crois que c’est possible ?
DANIEL
Peut-être. Faire confiance à quelqu’un qu’on n’aime pas, c’est bizarre.

Marge ne sait pas quoi répondre.

A distance dans le salon, Sandra les regarde (en fumant clope à côté fenêtre ouverte).

28

INT. CHALET, CHAMBRE SANDRA - DAY

Sandra parle face caméra. On ne sait pas où elle est.

SANDRA (cherche ses mots en français)
… Si j’essaye de me rappeler comment… ce que j’ai ressenti quand je l’ai rencontré… C’est dur de retrouver comment un sentiment est né--
NOUR
Ne dites pas que c’est difficile, commentez pas ce que vous faites, juste : trouvez une façon simple de dire que vous l’aimiez, prenez ça comme un point de départ. (alt.: il faut partir de là)
SANDRA
Je me souviens d’une des premières fois où je l’ai vu, il est entré dans la pièce et c’est comme si l’atmosphère changeait... Pardon, je reprends… j’ai perdu le truc, c’est le français… Il avait un charme qui me… c’est comme des signes qu’on reçoit, je captais ce qu’il m’envoyait… (s’interrompt) C’est trop abstrait c’est ça ?
VINCENT
Va au bout, te censure pas.
SANDRA
I need to do it once in English.
VINCENT
Un des enjeux c’est de le faire en français--
SANDRA (la coupe, tendue)
Je sais mais je commence en anglais.
(un temps, avant de reprendre en anglais)
…He’s one of the only people I knew... when he walked into a room, something shifted. The atmosphere changed. I suppose that's charm. I fell in love with his charm. I'd spent my whole life not understanding my family and friends, and then he came along... I felt like I understood what he was saying, the signals he was sending me. We didn’t necessarily agree, but we got along. We had things to tell each another. That's rare. I realized that later… when it was gone.
VINCENT
Don’t say it’s gone.
NOUR
Reprenez sur votre rencontre, sa personnalité.
SANDRA
Ok. Uh… When we met, he’d just gotten a job at the university in London, so we moved there together. He was a great teacher; he had a way of making everything sound alive… But deep down, what he really wanted was to write. He worked on a novel for years. I watched him struggle. It was hard. I came to realize that his relationship with time, with work, was complicated, unlike for me.
VINCENT
Là, tu te mets au-dessus de lui. Stop comparing yourself to him. Reprends sur votre rapport.
SANDRA
We regularly read each other's writing. Our relationship always revolved around intellectual stimulation, even if it meant neglecting everything else.
VINCENT
Everything else, c’est Daniel ?

Violentée, Sandra ne répond pas, prend sur elle.

VINCENT
Je pense qu’il faut parler de Daniel assez tôt. De l’accident…
SANDRA (en français)
Mais les problèmes de Samuel existaient avant...
NOUR
On est obligés de simplifier un peu. On doit dégager une ligne simple, que tout converge vers le même endroit.

Sandra prend un temps, on dirait qu’elle cherche en elle les éléments à utiliser. Gros plan sur son visage.

SANDRA (reprenant en anglais)
…Everything changed after the accident. Daniel was 4. That day, Samuel was supposed to pick him up from school. But he was on a roll writing his book, so he called a babysitter at the last minute. The babysitter showed up late. As they were crossing the street, a motorcycle hit Daniel. His optic nerve was permanently damaged.

After that, Samuel became obsessive, he blamed himself on a loop: If only he'd gone to pick him up on time… He was overcome with guilt and… perhaps he never truly escaped that feeling. We spent that whole year at the hospital with Daniel. We began having financial problems... (Un temps) And Samuel started taking antidepressants.

Nour acquiesce, satisfaite. Vincent regarde Sandra : elle s’est arrêtée au bord des larmes, mal, presque en colère.

SANDRA
Please Vincent, let’s keep it clean - I want to protect his image… and spare Daniel.
VINCENT
We’ll try
29

INT/EXT. CHALET, SALON + EXT (A) / BOIS (PRÈS DU CHALET) (B) - DAY

(A) (4 ou 5 situations différentes pour faire des photos) Une série d’images fixes – des photos de Sandra, Daniel et Snoop, dans des poses figées : à table dans le salon (préparation du petit dej), lui au piano, elle bienveillante, le regarde. …en train de marcher dehors, dans la neige, Sandra penchée à l’oreille de Daniel.

(B) Nous les retrouvons en bordure du petit bois face au photographe. Le cadrage est graphique : la mère et l’enfant à l’orée du bois, se détachent sur fond de neige, le chalet en arrière-plan. Le photographe dirige la séance en allemand replaçant le bras de Sandra sur l’épaule de Daniel, demandant à faire asseoir Snoop à leurs pieds.

Monica est à l’écart et semble agacée par la situation.

SANDRA (en allemand)
Peut-être qu’on a fini avec lui, non ?
PHOTOGRAPHE (en allemand)
J’aimerais bien en faire une dernière avec lui et vous.
MONICA (à Sandra)
Il était pas question qu’il pose, je comprends pas ce que vous faites.
SANDRA
Je t’ai dit, on fait des photos—
MONICA
Non tu m’as dit que tu faisais des photos, pas que tu vendais des photos de Daniel.
SANDRA (se sentant jugée)
Ça sortira qu’en Allemagne. (Tendue)
MONICA
Je peux te parler deux secondes ? Toute seule ?
LE PHOTOGRAPHE (en allemand)
Vous voulez faire une pause ?
SANDRA (en allemand)
Oui 2 secondes, désolée.

Elles s’isolent à dix mètres, Daniel reste près du photographe, un peu perdu.

MONICA
En fait, je suis pas à l’aise avec tout ça là. Daniel il devrait pas être--
SANDRA (la coupe)
Personne n’est à l’aise, je suis à l’aise avec rien moi. Si à chaque fois que j’te demande un coup de main avec Daniel ça te pose un problème--
MONICA
Mais j’ai aucun problème pour m’occuper de ton fils, mais enfin c’est malsain de le faire photographier, je suis désolée je vais pas juste faire comme si c’était normal--
SANDRA
S’il te plait stop, c’est suffisamment pénible. Et j’aime pas que tu me parles comme ça devant lui. Tu attends qu’il soit pas là, parce que là on le protège pas.
MONICA (désignant le photographe)
Ah toi tu le protèges quand tu fais ça ?
SANDRA
TU NE ME JUGES PAS. J’ai plus d’argent, je fais comme je peux. J’ai besoin de soutien. Si tu n’es pas à l’aise, personne t’oblige. Juste, sois claire. Si tu as quelque chose de plus important à me dire, dis-le !

Monica est choquée. Elle retourne d’un coup vers sa voiture. Elle monte dans son break et démarre. Sandra se précipite vers la voiture et vient lui hurler dessus de l’extérieur de la voiture.

SANDRA
TU NE LAISSES PAS DANIEL COMME ÇA ! TU LUI DIS QUELQUE CHOSE !!
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EXT. CHALET, EXTÉRIEUR (ENTRÉE) - DAY

Devant le chalet, Vincent, Nour et l’équipe de l’expert BOGAERT ont investi les lieux et installé leur matériel. Ils ont l’air détendus, plaisantent. Ils filment des tests. On remarque un mannequin en polyuréthane. Un échafaudage est posé à hauteur du toit de l’appentis. Un assistant puise de la neige dans une grande glaciaire et en applique sur le toit, par-dessus une couche de glace dure. Bogaert prépare un mélange de viande crue, sang et cheveux, monte à l’échafaudage et dépose la mixture sur la neige. Puis avec un maillet, elle frappe violemment sur le mélange pour l’incruster dans la glace. Ils braquent une énorme lampe sur le mélange glace-neige-viande pour faire chauffer l’ensemble.

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EXT. CHEMIN MONTAGNE (A) / CHALET, EXTÉRIEUR (B) - DAY

(A) Daniel, Sandra et Marge marchent sur une colline enneigée. Snoop les précède. Daniel fait travailler son français à sa mère, lui fait répéter : « Je voudrais un mille-feuille à la vanille s’il vous plait, avec de la chantilly et des pépites à la framboise et au chocolat, je sais ça n’existe pas mais c’est ce que je veux ».

(B) De là où ils sont, le chalet est visible, les silhouettes des avocats et experts sont de petites fourmis qui s’agitent en silence. Sandra s’arrête et les voit en train de sortir le mannequin par la fenêtre des combles.

(A)

DANIEL
Pourquoi tu t’arrêtes ?
SANDRA
Je regarde le paysage.
DANIEL
C’est beau ?
SANDRA
Très.
DANIEL
Décris-moi.
SANDRA (appliquée)
Là, tout à droite, il y a la route qui sort des bois…

(B) Pendant qu’elle décrit, la caméra zoome lentement sur le paysage, passant devant le mannequin que les experts font chuter de la fenêtre des combles.

(A) Sandra ne le décrit pas. Marge, quelques pas derrière eux, la regarde. Ils poursuivent leur balade.

DANIEL
Combien de temps ça va durer ? Combien de temps vous allez venir comme ça ?
MARGE
Ce sera jusqu’au procès, ça peut durer un an ou plus…on sait pas exactement.

Daniel est pensif.

DANIEL
Et est-ce que moi j’aurai le droit d’assister au procès ?
MARGE
Tu veux assister au procès ? Ok.
SANDRA
On va prendre le temps de réfléchir à ça, tous les deux.
MARGE
Je crois que c’est une chose dont on doit parler tous les trois. … Comme t’es témoin, tu peux venir qu’après avoir témoigné. Mais c’est une décision importante, t’es mineur--
DANIEL
J’crois qu’j’aimerais bien assister au procès.

FONDU AU NOIR

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INT. LIBRAIRIE - DAY

Jouer le faux reportage, on est dedans. (on fera un split screen avec les mains de Daniel qui jouent ultra vite le Asturias / 1 an + tard)

Sujet télé local dans une librairie. Une journaliste s’adresse à un jeune homme qui prend le livre « L’éclipse » de Sandra Voyter sur une pile (sur une table).

JOURNALISTE (off)
Vous connaissez cette écrivaine ?
CLIENT
Bah comme tout le monde… j’ai jamais lu ses livres mais avec tout ce qui se passe... on a envie de savoir... ce qu’elle écrit quoi.

Le client s’en va. La caméra cadre sur le libraire en train de rajouter un exemplaire de “L’éclipse” sur la table.

JOURNALISTE
Vous avez l’impression qu’il se passe quelque chose ?
LIBRAIRE (excité par la situation)
Ah c’est pas une impression ! Jusque-là ses livres se vendaient très peu, c’était un peu l’écrivaine allemande difficile… Et là, son dernier livre, qui est sorti y a 2 ans, on l’a mis en pile devant la caisse, parce qu’on nous le demande tout le temps.
JOURNALISTE
Pourquoi elle intéresse les gens ?
LIBRAIRE
Parce qu’elle vit ici ! Et que le procès c’est cette semaine…
JOURNALISTE
Et alors parlez-nous du sujet du livre, c’est sur sa vie ?
LIBRAIRE (emporté progressivement par sa verve)
Alors, y a des échos, c’est sûr. C’est l’histoire d’une mère qui cause la mort de sa fille par accident, et qui est hantée par ça. Une nuit, elle se saoule et elle rêve que l’accident n’a pas eu lieu. Et au réveil, à partir de là, cette version où sa fille n’est pas morte commence à se déployer en réalité parallèle, d’abord un chapitre sur deux et puis ça contamine tout... Et plus on avance, plus la mère a peur d’affronter sa fille dans la version où elle est vivante, parce qu’elle sait que dans la vraie vie, elle est morte ! Et la dernière partie est dingue, elle se met à

fuir sa fille, elle cherche à se réfugier dans la version où elle n’est plus là.

JOURNALISTE
Ah oui, ça a l’air plutôt torturé. Ok super, vous pouvez le refaire en un peu plus concis ?
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INT. CHALET – CHAMBRE SANDRA - DAY

Daniel enfile ses habits à côté de Marge : chemise, jean, veste de costume. Du temps a passé, il a changé : 12 ans, moins à fleur de peau. Sandra dont les cheveux ont poussé, vient l’embrasser, elle le regarde dans les yeux. Ils se sont préparés à ce jour, il y a une tension palpable. Elle réajuste sa chemise ce qui agace Daniel, dans un réflexe préadolescent. Marge lui tend ses lunettes. Elle semble plus à l’aise avec Snoop qui s’agite autour d’eux.

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INT. TRIBUNAL - SALLE DES ASSISES - DAY

NOTE : Pendant le procès, Sandra s’efforce de parler le plus possible en français. Souvent, quand elle a un blocage ou que son état émotionnel l’oppresse, elle bascule en anglais. Un traducteur est là et les jurés ont une oreillette (traduction simultanée).

Zoé (jeune étudiante seq1) est à la barre. L’enregistrement de son entretien avec Sandra est diffusé, nous entendons la fin (le bruit des travaux est audible derrière les voix).

ZOE (amusée)
Are you really interested...
SANDRA
...in what interests you? Sure! I never see anybody. I work here all day long. You come to see me…you interest me!
ZOE (songeuse)
I run. It's one of my favorite things to do. It makes me feel high, like I'm on drugs.

D’un coup le morceau P.I.M.P. retentit fort. Un temps...

SANDRA (élevant la voix)
I told you we should've done this in Grenoble.

L'enregistrement s’arrête. L’avocat général n’est plus à sa place mais déjà en bas à coté de Zoé.

L’AVOCAT GÉNÉRAL Vous reconnaissez l’enregistrement comme étant votre entretien avec Mme Voyter ?

ZOÉ Oui.

AG
Vous avait-elle dit que Mr Maleski était présent ?

ZOÉ Non.

AG
Ça ne vous a pas paru étrange de n’apprendre sa présence que tardivement, via ces bruits de travaux ?

ZOÉ Un peu, mais bon, elle est une personnalité assez... libre, donc finalement qu’elle ne se comporte pas exactement comme on s’y

attendrait, ou qu’elle ne prenne pas la peine de faire des présentations ou de raconter sa vie, c’est pas si étonnant.

AG
Justement, on a clairement l’impression qu’elle ne veut pas parler d’elle, alors que c’est pour ça que vous étiez venue.

ZOÉ J’étais pas venue parler d’elle mais de son travail, de ses livres.

AG
Mais en faisant dévier comme ça la conversation de ce que vous tentiez d’aborder, qu’est-ce qu’elle cherchait, selon vous ?

ZOÉ Bah on l’entend, elle me pose des questions sur moi. Je pense que ça lui plaisait plus de parler de moi que d’elle, que ça la… rafraîchissait. (Rires dans la salle)

AG
Vous avez eu l’impression qu’elle vous incitait à parler de vous?

ZOÉ Incitait… non je dirais pas ça, elle me manipulait pas, elle se laissait aller. C’était naturel, elle avait l’air d’apprécier la conversation.

AG
Vous dites qu’elle se laissait aller : on l’entend vous servir du vin dès le début de l’entretien. Elle avait déjà commencé à boire quand vous êtes arrivée ?

ZOÉ Oui, je crois.

AG
Diriez-vous, pour résumer, que tout était fait pour vous mettre à l’aise, peut-être plus que ce que vous auriez attendu de la part d’une écrivaine que vous veniez questionner sur son travail ?

ZOÉ J’aurais pas formulé les choses comme ça, j’ai plutôt eu l’impression que Sandra- que Mme Voyter avait besoin de s’échapper, de décompresser, et que moi, étant jeune et venant d’ailleurs, ça lui apportait un peu d’air frais.

AG
Oui, un « rafraîchissement ». Saviez-vous que Sandra Voyter était bisexuelle ?

ZOÉ Non.

AG
L’avez-vous perçu pendant votre entrevue ?

ZOÉ ... non.

AG
Après avoir réentendu votre conversation, diriez-vous avec le recul qu’il y avait un jeu de séduction de sa part ?

ZOÉ En fait, comme souvent avec les gens... qui ont un égo assez fort, il y a sûrement un jeu de séduction au sens général du terme, c’est quasiment impossible autrement… J’ai senti, elle me l’a dit elle-même d’ailleurs, qu’elle n’avait pas vraiment de vie sociale intéressante à cette période-là ou d’occasion d’échanger comme ça avec des gens nouveaux, et donc ça participait de ce jeu de séduction, si on veut l’appeler comme ça.

AG
Mais la question qui intéresse la cour c’est, est-ce que vous, vous pourriez l’appeler comme ça ?

ZOÉ Il y a plusieurs sens au mot séduction...

AG
Mais pour utiliser ce mot, il faut bien qu’il y ait quelque chose de l’ordre de... la séduction ?

Rires dans la salle, Vincent se lève.

VINCENT
La façon dont le témoin a répondu semble assez claire sur sa volonté de distinguer séduction et séduction.
AG (passant outre)
À plusieurs reprises elle dit que vous l’intéressez, elle dit qu’elle aurait préféré que vous vous voyiez à Grenoble, vous n’y avez perçu aucun--?
VINCENT (le coupe)
C’est de l’acharnement, elle a répondu sur cet aspect--

LA PRÉSIDENTE (le bloque) Pas très clairement. Répondez Mademoiselle…

ZOÉ Je préfère qu’on m’appelle Madame. Ça me gêne d’être réduite à mon statut marital.

LA PRÉSIDENTE (après un temps de surprise) Très bien… C’était pas mon intention.

ZOÉ (à l’AG) Je ne me suis pas sentie séduite sur le moment.

AG
Sur le moment, vous voulez dire que par la suite vous avez pu vous poser la question ?

ZOÉ J’ai juste pensé que c’était un moment très atypique, mais pas plus. Il n’y avait pas de codes.

AG
Comment avez-vous interprété la diffusion de la chanson par M. Maleski ?

ZOÉ J’ai senti un sous texte tendu, vu le volume sonore, et aussi la présence de M. Maleski qui se manifeste comme ça d’un coup, sans le voir. Et la façon dont Sandra a réagi... C’était pas neutre.

AG
Pourriez-vous préciser la nature de cette réaction ?

ZOÉ Elle était un peu agacée.

AG
Comment vous avez interprété le fait que la chanson a recommencé juste après avoir fini ?

ZOÉ Bah, il la diffusait en boucle ! (Rires dans la salle)

AG
En effet, c’est la conclusion qui s’impose. Mais ce que je voulais savoir, c’est comment vous avez interprété ça...

ZOÉ Ça faisait partie de ce qui était étrange, surtout que c’est à ce moment-là que Sandra a dit que l'entretien était fini. J’ai senti que ma présence devenait moins... que c’était moins détendu.

AG
Vous avez donc clairement senti une tension ?
NOUR
Vous jouez sur les mots !
AG
Non je clarifie une déclaration. Vous avez senti une tension ?

ZOÉ Oui.

AG
Avez-vous interprété ça comme une volonté de la part de M. Maleski de perturber voire d’interrompre votre entrevue ?

ZOÉ C’est la pensée qui m’est venue, oui, mais c’est très dur d’interpréter la volonté de quelqu’un qu’on ne voit même pas.

AG
Je vous le confirme, c’est pour ça qu’on me paye. (Rires) Mme Voyter, vous cherchiez bien à créer un terrain de complicité qui déplace l’enjeu de l’entretien, vous ne niez pas cela ?
NOUR
La question est trop directive !
SANDRA
Il n’y avait pas de séduction.
AG
Je vous ai interrogée sur la complicité : on sent dans l’enregistrement que vous proposez une certaine proximité, vous buvez du vin, vous rigolez… Aviez-vous besoin de vous détendre d’un quotidien difficile en créant cette échappatoire agréable avec une jeune-- ?
NOUR (le coupe)
A nouveau, la question est trop interprétative, je rappelle que ma cliente n’est pas à l’initiative de cette rencontre.

LA PRÉSIDENTE Répondez.

SANDRA
Je la trouvais étonnante, je n’avais pas vu de personne nouvelle depuis longtemps, et oui j'avais besoin de boire un verre et cette personne était intelligente et agréable. Rien de plus.
AG
Vous conviendrez que le contenu de ce que vous vous êtes dit peut difficilement aider qui que ce soit à écrire un mémoire universitaire.
NOUR (vive)
Mais enfin elle a bien le droit de rire avec une étudiante dont les questions ne l’ont peut-être pas captivée !
AG
Je peux continuer ?... Diriez-vous que l’attitude de votre mari, par le biais d’un morceau diffusé de manière aussi agressive, pouvait témoigner d’une jalousie envers vous ou Mlle Solidor ? Pardon, Mme Solidor. Morceau qui, au passage, est une reprise de « P.I.M.P. » du rappeur 50 cent, qu’on peut sans trop exagérer qualifier de misogyne.
NOUR
Non mais c’est ridicule, c’est une version instrumentale, y’a même pas de paroles !
AG (avec un sourire entendu)
Oui bon, passons.
SANDRA
Il écoutait très souvent ce morceau, c’était pas intentionnel, je pense. Il adorait écouter la musique fort, ça le calmait. Et il avait installé exprès un… How do you say ‘’speaker’’? (L’interprète répond). Une enceinte puissante, parce qu’il travaillait beaucoup et que ça faisait beaucoup de bruit. Il trouvait ça pénible, faire les travaux je veux dire, et il essayait de rendre ces moments plus agréables en écoutant de la musique. Souvent il passait des morceaux en boucle, on l’a souvent entendu avec Daniel. Bizarrement, je crois que ça le calmait, aussi.
AG
Pourtant Mme Solidor déclare que vous avez mis fin à l’entretien à cause de lui, c’est bien ce qui s’est passé ?
NOUR (réactive)
Elle n’a jamais déclaré ça !

LA PRÉSIDENTE Je vais être claire pour la défense : votre façon de monter au créneau à chaque question, ça va beaucoup m’agacer. Je veux des débats sereins. Mme Voyter, répondez.

SANDRA
La musique était juste… (s’adressant à l’interprète : Excuse me, can you translate please…) The music was just extremely loud, and when it started again from the beginning I felt it wasn’t going to stop… which made the interview complicated, so I preferred to cut it short. Also I was tired, I felt a bit dizzy from the wine.
AG (qui a mis son oreillette)
Et quand Mme Solidor est partie, vous n’avez pas voulu savoir pourquoi il avait mis la musique si fort ?
SANDRA
As I told you, that was a habit of his...
AG
Mais que vous receviez une jeune femme, jeune et attirante-
NOUR
C’est insupportable !
AG (sur sa lancée)
-en lui servant agréablement du vin pendant qu’il travaillait dur à l’étage, ça n’était pas si habituel ni neutre, sachant qu’il savait que vous étiez attirée par les femmes et que vous l’aviez déjà trompé.
VINCENT
C’est un procès d’intention, sans parler du sexisme.
AG
J’aurais dit exactement la même chose si elle avait reçu un jeune homme ! Ce qui nous intéresse ici, ce sont les relations conflictuelles de ce couple !

(À Sandra :) Pardon mais il y a quand même quelque chose d’un peu étrange dans cette situation : après le départ de votre invitée, vous dites que vous êtes montée travailler puis dormir dans votre chambre, c’est-à-dire juste au-dessous des combles, où la musique était proprement assourdissante. De tous les endroits de cette grande maison, vous choisissez celui-là.

SANDRA
That’s where I work. I always work in bed.
AG
Et quand votre mari est venu vous parler, vous ne vous êtes pas plainte de la musique, ça ne vous dérangeait pas ? Ce volume assourdissant, à 1 mètre à peine au-dessus de vous, c’est quand même pas anodin.
SANDRA
I’m used to it; it doesn't bother me. I wanted to work, and I had my earplugs. I can work in pretty much any environment.
AG
Vous vouliez travailler, alors que vous étiez « fatiguée et étourdie à cause du vin » ?
SANDRA
Yes, and I did work, but not for long. I had a translation to send. I wanted to finish it before getting some rest. I can work in any environment and in any state.
AG
Donc tout allait bien dans le meilleur des mondes.
35

INT. (A ET B) PALAIS DE JUSTICE, SALLES DES PAS PERDUS - DAY

Split Screen : Devant le tribunal, 2 journalistes. (A) L’une de France 3 région, (B) l’autre de BFM. (35A) (35B) JOURNALISTE FRANCE 3 REGION JOURNALISTE BFM De toute évidence, la barrière de la langue ne…La prochaine audience aura donc lieu à joue pas pour l’accusée. Elle fait l’effort dehuis clos. Ce matin, le fils de l’accusée est parler le plus possible en français, mais ellearrivé aux côtés d’une femme mandatée par

36

EST MOINS SPONTANÉE, ELLE APPARAÎT PLUS FROIDEL’ADMINISTRATION JUDICIAIRE POUR S’ASSURER

source 37

(...) qu’aucune pression ne pèse sur le jeune

témoin. Il semblerait que pendant la durée du procès, elle soit en permanence à ses côtés, jusqu’à dormir sous le même toit (…)

37

INT. (A) PALAIS JUSTICE, SALLE DES ASSISES / (B-VID) CHALET, CHAMBRE SANDRA & ENTRÉE - DAY

source 36

Séance à huis clos (A) Sur l’écran de la salle, sont projetées les images filmées de la reconstitution faite au chalet. Nous reprenons la scène où nous l’avions quittée (Séquence 17), lorsqu’une policière prend la place de Sandra et lit son dernier échange avec Samuel.

(B - VIDEO) ème Au 2 étage les deux policiers haussent la voix, mais dehors, au pied de l’escalier extérieur, Daniel n’entend toujours rien. Nouvel essai, les phrases sont maintenant hurlées par les policiers pour couvrir la chanson. Daniel entend les hurlements, c’est à la fois effrayant et ridicule vu les dialogues.

ASSISTANT 2 (criant vers le balcon)
IL A ENTENDU.
DANIEL
Mais c’était pas comme ça, c’était des voix calmes.

(On coupe la musique, tout le monde descend (juge, assistants, avocats, Sandra). Daniel monte l’escalier extérieur, ils se rejoignent dans l’entrée.)

LE JUGE JANVIER (à Daniel)
Bon là il y a quelque chose qui ne marche pas, qu’est-ce que tu en penses ? Tu vois bien que tu n’as pas pu les entendre s’ils parlaient calmement.

Daniel est très mal à l’aise, il sent le regard de chacun sur lui.

DANIEL
Est-ce qu’on peut le faire une dernière fois et je pars de l’intérieur ? Avec les voix calmes comme au début.
LE JUGE
Oui on peut faire ça.

Tout le monde reste dans l’entrée et regarde Daniel : il retire son manteau et l’accroche dans l’entrée. Il se positionne avec Snoop au pied de l’escalier. Le juge demande à relancer la musique. Daniel suivi de Snoop marche vers l’entrée, sa main se repère en touchant les murs. Dans l’entrée il met son manteau, va pour ouvrir la porte d’entrée mais s’arrête et se fige, la main posée sur un scotch au mur.

De là où il est, on entend vaguement des voix qui se parlent mais sans comprendre les mots. Gros plan sur la main de Daniel qui touche le scotch. Tout le monde le fixe.

DANIEL
Je me suis peut-être trompé sur l’endroit où j’étais… Je crois que j’étais encore à l’intérieur de la maison, ici. …C’est ce scotch-là que j’ai dû toucher en fait, pas celui de dehors. Je crois que j’ai confondu.

Le juge fait signe à un assistant de couper la musique.

LE JUGE
Bon Daniel, c’est pas du tout ce que tu nous avais dit. Et surtout ça colle ni avec Zoé Solidor qui t’a vu t’éloigner de la maison, ni avec ta mère qui dit avoir parlé avec ton père seulement après qu’elle soit partie.

(A) La projection s’arrête. Parmi les rares spectateurs, Marge suit les débats.

PRESIDENTE (à Daniel)
En effet, il y a une incohérence : vous ne pouviez pas être à deux endroits à la fois.
DANIEL
En fait, je pense que je suis retourné dans la maison.
PRESIDENTE
Ce qui interroge, c’est votre certitude absolue avant cette reconstitution - vous aviez dit dans vos dépositions “chaque scotch est différent, je ne peux pas me tromper”, et aussi “J’étais sous le balcon, je sais ce que j’ai entendu”. Et finalement, ce revirement…
DANIEL
Je pensais que je me souvenais de l’endroit où j’étais, mais je crois que c’est… le choc de ce qui s’est passé ensuite qui a un peu mélangé les choses dans ma tête.
VINCENT
Un psychiatre s’est entretenu avec Daniel et a confirmé les effets possibles de ce choc sur certains détails de sa mémoire, le rapport est versé au dossier.
AG
Bien sûr. Vous vous souvenez à présent de ce que vous êtes revenu faire dans la maison ?
DANIEL
Je pense que j’avais oublié de prendre mes gants, ou mon téléphone…
AG
Mais vous n’en êtes pas sûr ?
DANIEL
Je me souviens pas exactement.
AG
Vous êtes donc passé d’une certitude absolue, à une incertitude, concernant vos souvenirs de ce jour-là.

Vincent prend le relais, s’adresse au jury et à la présidente.

VINCENT
Bon moi ce qui me gêne, là, c’est pas que l’avocat général nous dise “Sa mémoire est un peu flottante, elle est incertaine…” Ce qui est très gênant, c’est qu’on s’accroche sur un détail pour nous dire que TOUTE SA MÉMOIRE est douteuse. Donc quoi, on veut nous faire croire que le choc a pu aussi transformer des hurlements en voix calmes ? En fait, ce qui est sous-entendu là, c’est qu’il ment pour couvrir sa mère.
AG
Non, je relevais simplement l’incertitude du témoin. Et par ailleurs oui, il y a des raisons de s’interroger : Daniel Voyter dit que lorsque ses parents commençaient à se disputer, il s’en allait, mais apparemment ce jour-là il est sorti PAR HASARD au moment précis où tout était réuni pour une dispute… mais il n’a rien entendu !
DANIEL
Je suis pas sorti par hasard, je suis sorti à cause de la musique.
VINCENT
Et il ne dit pas qu’il n’a rien entendu, il est au contraire très précis sur ce qu’il a entendu et il n’a jamais varié là-dessus. Le psychiatre dont j’ai cité le rapport, ainsi qu’une spécialiste de la cécité, ont tous les deux relevé que Daniel a une excellente mémoire auditive.
DANIEL
Parfois je me souviens longtemps après précisément de discussions que j’ai eues avec des amis.
VINCENT (après une hésitation)
Je ne sais pas si vous rangeriez l’avocat général parmi vos amis, mais est-ce que vous vous souvenez de sa première – non, disons de sa deuxième question par exemple ?

Daniel se concentre, ses lèvres remuent comme s’il se repassait intérieurement l’interrogatoire entier. Il relève soudain la tête.

DANIEL (élevant la voix)
Il m’a demandé : Vous avez bien été interrogé une fois par les policiers, et deux fois par le juge ?

Vincent se tourne vers le greffier qui vérifie, et confirme.

38

INT/EXT. PALAIS JUSTICE, COULOIR / SALLE DES PAS PERDUS - DAY

source 37

Marge accompagne Daniel (et Snoop). Ils marchent dans un couloir du palais puis dehors. On sent que Daniel est encore dans la tension du moment d'avant.

MARGE
Tu veux manger quelque chose ? Boire un truc ?
DANIEL (comme s’il ne l’avait pas entendue)
J'pensais que ce serait plus dur que ça… C’est bizarre que ce soit déjà fini.

Un temps. Ils marchent, l’adrénaline redescend.

MARGE
Vous l’avez pas préparée la question à la fin, sur ta mémoire ?
DANIEL
Bah non pas du tout, ça faisait préparé ?
MARGE
Ok… non non, pas du tout.

Marge remarque que des gens les regardent (reconnaissant Daniel).

39

INT. (A) PALAIS JUSTICE, SALLE DES ASSISES / (B) CHALET, EXTÉRIEUR (ENTRÉE) + INTÉRIEUR (SALON + ESCALIER + CHAMBRE SANDRA) - DAY

source 38

(A) Daniel est maintenant dans l’assistance, aux côtés de Marge. Il est la cible des regards. L’EXPERT BALARD , auteur du rapport à charge, est à la barre, derrière lui sont diffusées sur 2 écrans symétriques des photos des projections de sang.

L’EXPERT BALARD (prend son temps) L’élément déterminant, ce sont ces 3 projections de sang sur la façade de l’appentis, ici, ici, et ici (A). (Un temps) (off) : Voilà,

40

EST CE QU’ON PEUT VOIR LES PHOTOGRAPHIES… VOILÀ, MERCI.

source 41

La caméra se rapproche du visage de Daniel jusqu’au gros plan. Il écoute, concentré.

(B) VISION : on est soudain au chalet, l’expert Balard, comme transporté du tribunal, est devant l’appentis et désigne les trois projections de sang, s’adressant à la caméra.

L’EXPERT BALARD Leur forme est très allongée, la plus grande mesure quasiment 4 centimètres, elles sont très effilées. C’est caractéristique d’une projection qui vient de très haut. D’après nos tests, de telles projections n’ont pu être provoquées que par un choc causé au crâne de M. Maleski lorsqu’il se ème trouvait sur le balcon du 2étage.

Sa main pointe vers le haut, la caméra suit son geste et cadre en contre-plongée : sur le balcon ème du 2 étage, nous apercevons Samuel et Sandra qui luttent. La caméra, autonome, monte l’escalier extérieur à toute vitesse et entre dans la maison, monte à l’étage et traverse la chambre de Sandra jusqu'au balcon : Sandra de ¾ dos, est en train de menacer Samuel avec un burin à la main. Elle a l’air folle de rage, on n’entend pas ce qu’ils se disent.

L’EXPERT BALARD (resté en bas) Il devait être acculé contre la rambarde du balcon de cette façon-là (1), la tête déportée dans le vide au moment des coups, pour pouvoir expliquer la présence de projections à cet endroit- là (A). Il n’y a aucune autre explication satisfaisante.

On est de nouveau en bas : contre-plongée sur le buste de Samuel acculé contre la rambarde, la tête dans le vide. (Sandra le menace avec le burin, le bras en l’air, et finit dans un élan par abaisser le burin vers son crâne. Avant de voir le choc, panoramique rapide vers l’appentis : la main de l’expert désigne les 3 gouttes de sang).

AG (OFF)
D’après vos analyses, c’est également ce coup reçu sur le balcon, qui explique la présence du sang de la victime au sol, dans cette flaque d’eau, à proximité de l’appentis (C) ?

Panoramique rapide vers le sol : le sang dans la neige près des pieds de Samuel.

Fin de la vision

(A) On est de retour au tribunal, Daniel écoute l’expert.

L’EXPERT BALARD Oui, le ou les coups ont projeté une certaine quantité de sang. Quelques gouttes ont atterri sur la façade de l’appentis, la majeure partie a fini au sol. Il est vraisemblable aussi que du sang ait été projeté sur le toit, mais il était recouvert de neige. Et en fondant, la neige a dû emporter ces traces.

AG
Est-ce que c’est la violence du ou des coups, qui a fait basculer M. Maleski dans le vide ?

L’EXPERT BALARD Oui, il n’est pas impossible que l’agresseur ait également aidé le corps à basculer. Il n’y a aucun élément matériel qui permette d’établir la manière dont la bascule a effectivement eu lieu, mais je dirais que le plus probable, c’est une combinaison d’un coup très violent, et d’une impulsion dont le but était de faire tomber la victime.

AG
Dans tous les cas, est-ce que vous êtes d’accord pour dire que l’agresseur était probablement dans un état de colère très élevé ? Pour donner des coups d’une telle violence et provoquer sa chute…

L’EXPERT BALARD Oui, je dirais un état de rage, c’est difficile à imaginer autrement. Ce genre d’état peut décupler la force physique.

L’avocat général n’a pas d’autres questions. Vincent se lève.

VINCENT
La hauteur de la rambarde du balcon est d’1m20. Samuel Maleski mesurait 1m78 et pesait environ 80 kilos. Pour faire basculer son corps dans le vide, il fallait nécessairement que l’impulsion dont vous parlez soit très volontaire, non ?

L’EXPERT BALARD Oui, mais l’ensemble de l’acte est de toute façon très volontaire, on ne frappe pas quelqu’un avec cette violence sans le vouloir.

VINCENT
Par « très volontaire », je voulais dire très coordonnée, méthodique. On peut même supposer que vu son poids, il aurait fallu soulever les jambes de M. Maleski. C’est assez loin d’un état de rage, non ?

L’EXPERT BALARD Pas forcément, non, la rage n’exclut pas la volonté. Et puis M. Maleski était probablement en déséquilibre dans le vide, il a aussi pu basculer à cause de cette position instable et de la violence des coups, tout ça a dû se passer dans un mouvement précipité, comme j’ai dit, on n’a pas d’éléments matériels pour--

VINCENT (le coupe)
Oui la seule chose qu’on a c’est ces 3 gouttes de sang. Tout le reste doit être supposé pour expliquer ces gouttes, n’est-ce pas ?

L’EXPERT BALARD Mais il n’y a qu’une seule manière de les expliquer, c’est ce que j’ai… expliqué.

VINCENT
Vous avez expliqué une hypothèse – d’ailleurs DEUX hypothèses, avec et sans gestes pour le faire basculer. Selon ces hypothèses, quel type d’objet aurait été utilisé comme arme ?

L’EXPERT BALARD C’est difficile d’être catégorique, la blessure ne comporte aucun résidu, la seule chose qui est sûre c’est que c’est un objet lourd, en métal ou éventuellement en bois très dense, et certainement avec un angle ou un tranchant.

VINCENT
Est-ce que vous avez expertisé un ou des objets de ce type retrouvés sur les lieux--
AG (le coupe)
Vous savez très bien que l’arme n’a pas été retrouvée, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existe pas !
VINCENT
Non, ça veut dire qu’on n’a rien pour confirmer cette hypothèse.
41

INT. (A) PALAIS JUSTICE, SALLE DES ASSISES / (B) CHALET, EXTÉRIEUR (ENTRÉE) - DAY

source 39

(A) L’expert Bogaert est maintenant à la barre. Elle est devant une grande maquette de la façade du chalet.

L’EXPERT BOGAERT Il y a deux explications possibles à ces 3 gouttes : soit elles viennent de cette zone là (elle désigne le balcon du ème 2 étage) et donc forcément d’un coup violent reçu par M. Maleski, soit elles sont la conséquence d’un choc du crâne de la victime avec le rebord de ce toit…

(B) VISION : on est à nouveau au chalet. Bogaert, telle qu’au tribunal, désigne le toit de l’appentis.

L’EXPERT BOGAERT …à cet endroit (B).

Gros plan sur le rebord du toit de l’appentis.

L’EXPERT BOGAERT A l’étude, la forme et la dynamique de ces trois gouttes sont plus cohérentes avec la seconde hypothèse qu’avec la première, qui apparaît comme improbable.

Panoramique en contre-plongée : tout en haut, la silhouette de Samuel finit d’enjamber l’appui de la fenêtre des combles. Il est au-bord du vide.

L’EXPERT BOGAERT La thèse qui s’impose, c’est que M. Maleski est tombé de la ème fenêtre du 3étage, c’est la seule façon d’expliquer le « rebond » sur le toit et une telle blessure au crâne.

La caméra est maintenant au-dessus de Samuel, dans une plongée vertigineuse. Tout en bas, Bogaert le regarde. Samuel se jette dans le vide. La vision s’arrête juste avant que son crâne ne heurte le toit de l’appentis.

(A) CUT sur le visage de Daniel au tribunal.

L’AVOCAT GENERAL Vous venez de décrire l’autre thèse, celle du coup violent, comme improbable. Diriez-vous qu’elle décrit quelque chose d’impossible.

L’EXPERT BOGAERT Ce n’est pas absolument impossible mais fortement improbable.

L’AVOCAT GENERAL Donc si ce n’est pas impossible, c’est possible.

L’EXPERT BOGAERT Oui, mais il est également possible qu’un jour, je devienne Présidente de la République.

AG
Je vous remercie, je connais la définition d’une possibilité.

L’EXPERT BOGAERT Quand je dis improbable, ce n’est pas uniquement lié à l’analyse des projections. Dans un cas ambigu comme celui-là, on doit élargir la vue et recouper l’ensemble des éléments. Pour expliquer l’angle de projection de ces 3 gouttes, on doit imaginer que la tête de M. Maleski était dans le vide à environ 80 cm de la rambarde, ici (1). C’est-à-dire que l’agresseur devait le forcer à être penché dans le vide, acculé contre la rambarde et le haut du corps à la renverse. Ce qui suppose que l’agresseur lui-même soit fortement penché en avant, comme ça (elle mime la position) Or, il devait en même temps tenir un objet lourd et en asséner un coup très violent, avec un fort élan. Toutes ces données, surtout vu la masse corporelle de l’accusée, rendent cette thèse très improbable.

AG
Mais pas impossible. Dans votre rapport, vous écrivez que la direction des projections de sang « peut être lue comme cohérente » avec un impact du crâne sur le toit de l’appentis. « Peut être lue comme cohérente », on retrouve régulièrement cette formule dans les rapports d’expertises criminelles, n’est-ce pas ?

L’EXPERT BOGAERT Oui.

AG
Vous confirmez qu’elle est utilisée pour marquer une grande prudence dans les conclusions établies par l’expert ?

L’EXPERT BOGAERT Pas une grande prudence, je dirais une certaine précaution. Ce n’est que lorsqu’il y a un groupe de traces qu’on peut déterminer avec certitude d’où vient une projection. Dans un cas comme celui-là on est obligé d’être mesuré, car il n’y a que trois gouttes, et elles ne sont pas regroupées. Mais selon moi, en étudiant l’ensemble des données, la conclusion c’est que le crâne a heurté le toit de l’appentis.

AG
Je note que vous venez de dire « selon moi », autre précaution de langage.
NOUR (prenant la suite de l’interrogatoire)
Comment expliquez-vous qu’il n’y ait aucune trace ADN, aucun résidu de tissus au point d’impact, ou au point de « rebond », comme vous le désignez ?

L’EXPERT BOGAERT On a pu déterminer qu’au moment des faits, une couche de glace d’1cm d’épaisseur s'était formée depuis plusieurs jours sur le toit de l’appentis. Les températures étaient descendues à -4 °C la nuit précédente. On sait aussi qu’il avait neigé pendant plusieurs heures la veille, puis le matin des faits. (Diffusion d’une vidéo des tests faits au chalet) Nous avons réalisé un test qui reproduit les conditions du jour J, avec la couche de neige présente sur le toit, accumulée sur une épaisseur de glace d’1cm d’une grande densité. Il a été établi, en recoupant plusieurs données des stations météo locales, que la neige avait fondu en l’espace de quelques heures, car le soleil est sorti à partir de 14h40 environ. Notre test reproduit l’effet de la chaleur du soleil. On peut voir ici la neige chauffer puis fondre, et après une cinquantaine de minutes on constate que les écoulements d’eau, sur toute la pente du toit, emportent les résidus que nous avons incrustés sur la couche de glace au point d’impact.

NOUR
Et où ont atterri ces résidus ?

L’EXPERT BOGAERT Dans la flaque d’eau et de sang qui a été retrouvée au sol, près de l’appentis (C).

Plan sur la flaque de sang filmée lors des tests, puis sur la photo de la vraie flaque à côté du cadavre de Samuel. Sandra regarde Daniel, figé, concentré.

42

INT. CHALET, CHAMBRE DANIEL / WC / CUISINE-SALON / CHAMBRE SAMUEL - NIGHT

source 40

Couché dans le noir, Daniel a les yeux ouverts. Il se tourne dans son lit, n’arrive pas à s’apaiser. Il se lève (suivi de Snoop) et descend l’escalier. (On aperçoit Sandra qui dort dans le canapé lit déplié du salon)

Fébrile, il va à la cuisine (sans faire de bruit) et ouvre le frigo, cherche, trouve un reste de plat froid, le goûte avec une grimace… finit par opter pour quelques gorgées de jus de pomme. Un bruit de vent dehors le fait tressaillir, il referme vite le frigo et repart.

Il va pour remonter, le chalet est plongé dans la nuit, l’espace est presque indiscernable.

SANDRA (redressée dans le canapé lit)
Ça va ?

Daniel sursaute. Elle le rejoint.

MARGE (OFF)
Daniel ?

Elle descend et les rejoint, mal réveillée.

DANIEL (se calmant)
J’arrive pas à dormir…
SANDRA
T’as fait un cauchemar ?
DANIEL
Non… Je peux dormir avec quelqu’un ?
(alt.: Non…j’crois qu’j’arriverai pas à dormir tout seul)

Moment de silence, Sandra regarde Marge.

SANDRA
En général on fait ça… (Marge réfléchit) Peut-être qu’on peut faire une exception, si je vais dans sa chambre ? Vous êtes juste à côté…
MARGE
Vous savez que c’est pas possible.
(À Daniel) Tu veux que je dorme dans ta chambre ? J’peux ramener mon matelas à coté de ton lit.

Daniel n’ose pas répondre face aux deux femmes.

MARGE
On fait ça ok ?
DANIEL
Toi, ça te va maman ?
SANDRA
Oui si tu penses que ça peut marcher. A ton avis ?

Daniel finit par acquiescer. Sandra le ramène dans sa chambre, installe un 2eme matelas, glissé er sous le 1. Marge (installée dans la chambre de Sandra) ramène sa couette, Sandra embrasse Daniel et sort, redescend. Elle retourne dans le salon et s’affale, lourde, sur le canapé lit. Elle entend les voix de Marge et Daniel qui chuchotent.

43

INT. (A) PALAIS DE JUSTICE, SALLE DES ASSISES / (B) CHALET, CHAMBRE SAMUEL + CUISINE - DAY

source 41

(A)

L’AVOCAT GÉNÉRAL (à Sandra) Vous prétendez avoir été témoin d’une tentative de suicide de votre mari 6 mois avant sa mort. Décrivez-nous précisément cet épisode qui vous est « revenu » tardivement en mémoire.

Mal à l’aise, Sandra regarde Daniel qui s’est redressé dans le public. Marge le remarque.

SANDRA
C’est arrivé quelques semaines après qu’il ait/avait arrêté brutalement les médicaments. Je l’ai retrouvé par terre à l’aube, dans sa chambre…

Gros plan sur Daniel qui écoute intensément.

(B) VISION : on est soudain dans la chambre de Samuel au chalet, à l’aube. Samuel est étendu au sol (on ne voit pas son visage, il reste une masse indistincte), Sandra s’agenouille près de lui. Une deuxième Sandra est dans la pièce, comme transportée du tribunal, et continue à raconter.

SANDRA (dans la vision)
Il avait beaucoup bu et il s’était endormi, il avait « dégueulé » et dans le vomi j’ai vu beaucoup d’aspirine.

La caméra se rapproche du sol : le vomi, les cachets blancs. La caméra se déplace très vite dans le salon jusqu’à la poubelle de la cuisine : on voit les plaquettes d’aspirine vides.

SANDRA
Les cachets avaient en partie fondu, je crois (alt : les cachets avaient commencé de fondre je crois), Au début j’ai pas compris ce que c’était, mais plus tard, j’ai vu les plaquettes vides dans la poubelle de la cuisine.

Retour rapide dans la chambre, où Sandra redresse délicatement Samuel.

SANDRA
J’ai tout nettoyé et je l’ai mis au lit. Après, une fois qu’il était remis (alt : mieux), il n’a pas voulu en parler, il a juste dit qu’il avait arrêté trop brutalement son traitement.

Fin de la vision, retour au tribunal.

(A) PRESIDENTE

Vous faisiez chambre à part ?

SANDRA
C’était son bureau, et la plupart du temps il dormait là.
PRESIDENTE
Et qu’est-ce qui vous a fait aller dans sa chambre, à l’aube ?
SANDRA
Je me réveille très tôt, ça lui arrivait aussi et c’est des moments où on se retrouvait parfois pour parler.
PRESIDENTE
A 6h du matin ?
SANDRA
Oui, si je voyais de la lumière. On dormait plus ensemble mais on était très complices... ça m’arrivait souvent de finir la nuit avec lui dans le lit du bureau… Je suis descendue me faire un café, j’ai vu que sa porte était entrouverte, je l’ai vu par terre…
PRESIDENTE
Et personne d’autre n’a été témoin de ça ?
SANDRA
Non.
PRESIDENTE
Monsieur l’avocat général ?

Celui-ci remercie et s’avance vers le témoin…

Marge se penche à l’oreille de Daniel.

MARGE
Tu savais ça ?

Daniel fait non de la tête, troublé. L’avocat général s’adresse au témoin à la barre : un homme, 45 ans, mince et calme, le Dr JAMMAL.

AG
Quel type d'antidépresseur vous lui prescriviez ?
JAMMAL
De l’Escitalopram, en 20mg quotidien.
AG
Depuis combien de temps il était sous ce traitement ?
JAMMAL
Dès le début de son analyse, en 2015.
AG
Et c’est lui qui a voulu arrêter ?
JAMMAL
Oui, à peu près 7 mois avant sa mort il a voulu se sevrer. Je lui ai recommandé un protocole dégressif qu’il a suivi. On faisait le point toutes les semaines.
AG
Est-ce qu’il avait déjà eu des pulsions suicidaires ?
JAMMAL
Absolument pas, Samuel n’était pas dépressif. L’Escitalopram, je lui prescrivais comme un parapluie émotionnel, il affrontait une situation tragique avec l’accident de son fils, et il était sujet à de fortes angoisses.
AG
Est-ce qu’une tentative de suicide peut être causée par un sevrage brutal ?
JAMMAL
En théorie oui, ça peut arriver, mais ça n’a pas de sens : pourquoi il m’aurait demandé de l’aider à décrocher si c’était pour arrêter brutalement derrière mon dos ? Il m’aurait rien dit, alors qu’on se parlait toutes les semaines ? … Et en admettant même qu’il m’ait menti, ce que je ne crois pas, j’aurais forcément senti les traces d’une TS.

L’avocat général se rassoit, VINCENT se lève.

VINCENT
Avez-vous déjà eu affaire à un patient qui s’est suicidé, ou a tenté de se suicider ?
JAMMAL
Alors le langage ne fait pas de différence entre les deux : le verbe « se suicider » signifie essayer aussi bien que réussir, ça désigne le geste.
VINCENT
Merci pour cet aparté étymologique, et donc ?
JAMMAL
Aucun de mes patients ne s’est jamais suicidé.
VINCENT
Vous voulez dire en dehors de M. Maleski, parce que si cette question était tranchée nous ne serions pas ici. En tout cas et pour résumer, vous n’êtes pas à proprement parler expert en suicides, réussis ou ratés.
(A Sandra :) Vous avez dit que Samuel avait refusé de parler de cette tentative de suicide, et apparemment il n’en a parlé à personne d’autre. Pourquoi selon vous ?
SANDRA (elle demande la traductrice)
Because he was ashamed. Samuel had a lot of issues with shame. It's complicated, there were a number of things: he was frustrated with teaching, it had become a burden. He wanted to write. He'd spent years working on a novel, before and after Daniel’s accident. I read everything he wrote and I thought it was really good and I told him so... but after a while, he couldn’t do it anymore. It made him feel like a coward, he would belittle himself. He ended up convincing himself that he couldn’t write because of his dependency on the medication, and he wanted to free himself of that. He couldn’t talk about this suicide attempt because his feelings of failure were too painful. It was all about the pills in his mind—
JAMMAL (la coupe)
Pardon mais c’est très loin de ce qu’il me disait—
SANDRA
He blamed you for getting him hooked on the pills from the very first session, and it drove him mad…
JAMMAL
Il n’a jamais parlé de ça, c’est une décision qu’on avait prise ensemble. Vous vous retirez de l’équation, mais vous étiez au centre de l’équation ! Samuel a commencé à venir me voir parce qu’après l’accident il ressentait une grande culpabilité, mais surtout parce que vous lui en vouliez énormément. Je ne fais que rapporter ce qu’il me disait : il m’a décrit un comportement castrateur de votre part, vous lui avez fait payer la responsabilité de l’accident en lui imposant le sacrifice de ce qui en effet comptait le plus pour lui : écrire. Toutes les difficultés

matérielles et psychologiques qui ont découlé de l’accident étaient sur ses épaules, c’est comme si vous lui aviez dit « sens- toi coupable, gère, c’est de ta faute, moi je veux être libérée de ça pour continuer à écrire. »

VINCENT
Ce que vous dites sur les charges matérielles est faux : Mme Voyter “gérait” autant que Mr Maleski, nous avons toutes les traces bancaires du couple, frais d’hôpitaux, de scolarité qui prouvent qu’elle a toujours payé la moitié des charges du foyer.
JAMMAL
Mais c’est pas que l’argent, je parle de charge mentale, d’angoisses, de choix de vie, de renoncement. C’est là que Samuel sentait un déséquilibre insupportable--
VINCENT
Et vous prenez pour argent comptant tout ce que vos patients vous disent ? Vous ne vous posez même pas la question de savoir si Samuel avait besoin d’imaginer ce “déséquilibre insupportable” pour s’empêcher lui-même d’écrire ?
JAMMAL
Vous me demandez si je fais bien mon métier. Au bout de plusieurs années, on finit par se faire une idée assez claire de ce qui est réel ou pas.
SANDRA (calme)
I don't know you, and you come here with your notes and explain to me who Samuel was, and what we were going through... But what you say is not reality. There are times when a couple is a kind of chaos, when everybody is lost. Sometimes we fight together, sometimes we fight alone or against one another. Perhaps Samuel needed to see things the way you describe them. If I'd been seeing a shrink, he could sit here too and repeat very ugly things about Samuel. Would those things have been real?
AG
Mme Voyter, avez-vous eu du ressentiment à l’égard de votre mari après l’accident de votre fils ?
SANDRA (Elle prend une respiration)
We were both dealing with many different emotions.
AG
Oui ou non ?
SANDRA
Yes, for a few days, Daniel was on his watch--
AG
Vous lui en avez voulu seulement quelques jours ?

De plus en plus pâle, Sandra prend le temps avant de répondre, comme si elle cherchait la meilleure direction.

SANDRA
About his responsibility for the accident, yes. Then perhaps… Earlier, the doctor called it a tragic situation. I very quickly refused to see it that way. I never saw Daniel as handicapped. I wanted to protect him from that perception. As soon as you pigeonhole a child that way, you condemn him to not imagining his life as his own; whereas in fact he should feel it’s the best life because it’s his own. He reads books, goes on social media like any other kid, he dreams, he plays, he cries, he laughs... He's a lively kid. Maybe I resented Samuel for projecting his own pain onto Daniel.

Sandra semble au bord du malaise.

44

INT. PALAIS DE JUSTICE, BUREAU DE LA PRÉSIDENTE - DAY

source 42

La présidente s’entretient avec Daniel dans son bureau, en présence de Marge.

LA PRÉSIDENTE Écoute je te reçois parce que je suis sensible au fait que l’affaire t’intéresse au 1er plan. Jusque-là je t’ai autorisé à assister aux audiences, mais demain ce sera plus difficile, on va aborder des sujets qui seront beaucoup plus perturbants pour toi. Donc j’ai décidé que demain tu ne viendrais pas.

DANIEL
J’pense que j’peux tout entendre. Vraiment. J’me suis préparé. Tout ce que j’ai entendu c’est déjà perturbant mais j’y arrive.

LA PRÉSIDENTE Tu peux tout entendre. Mais la question, c’est est ce que tu peux tout gérer ensuite. Et puis on doit aussi pouvoir faire notre travail sereinement—

DANIEL
Mais je dérange jamais le procès--

LA PRÉSIDENTE Déranger, c’est pas tellement le problème. Tu dois comprendre, y a deux aspects : y a le fait de te protéger, et puis « est ce qu’on peut travailler librement. On doit pouvoir évoquer les faits dans toute leur crudité. C’est quand même une affaire violente, tu dois comprendre ça ? On doit pouvoir tout aborder, sans avoir peur de te heurter.

DANIEL
J’ai déjà été heurté. C’est déjà fait. Et tout entendre, moi ça me permet de dépasser ça.

LA PRÉSIDENTE Mais le but de ce procès c’est pas que tu entendes tout. C’est d’établir la vérité, sans se censurer.

DANIEL
Personne l’a fait jusqu’ici, vous avez bien vu. Qui s’est censuré ? L’avocat général quand il m’a interrogé, il était pas « gentil » avec moi. Et les experts c’est pareil, tout le monde oublie que je suis là, ça change rien. Même vous, vous vous êtes pas censurée hein ? Vous je sais que vous oubliez pas que je suis là, mais je vous jure que ce sera pire si je suis pas là. J’irai chercher à la télé, sur internet, ça va m’obséder et ce sera pire.

La présidente le regarde en silence, puis il se tourne vers Marge.

45

INT. ROUTE EN VOITURE - DAY

source 43

Une voiture ramène Daniel et Marge. L’enfant est plongé dans ses pensées, il s’approche du museau de Snoop et respire l’odeur de sa gueule. Marge le regarde, décontenancée.

46

INT. CHALET, SALON-CUISINE, CHAMBRE DANIEL, SDB - DAY

source 44

La voiture arrive au chalet alors que le soleil décline, ils entrent.

DANIEL (montant à l’étage)
J’vais me reposer dans ma chambre.
MARGE
Pas de soucis. Tu m’appelles si t’as besoin.

Il monte dans sa chambre, tend l’oreille : une fois qu’il est certain d’être tranquille, il chuchote à son chien de rester sagement dans la chambre. Il ouvre discrètement la porte et passe dans la chambre de sa mère pour aller à la salle de bain. Il cherche dans les placards, s’interrompt quand il croit entendre du bruit, reprend sa recherche, en vain.

Il entrouvre la fenêtre et écoute : il entend Marge parler au téléphone à l’extérieur (terrasse). (Elle pose des questions à sa sœur / ou appelle un truc administratif genre banque). Il quitte la chambre, descend l’escalier, se glisse avec agilité dans la cuisine sans se faire voir, se repérant à l’oreille et grâce aux scotchs. Il ouvre un placard plein de médicaments et cherche, lisant d’extrêmement près les écritures, finit par trouver ce qu’il cherche. Il attrape dans un autre placard une conserve de pâtée pour chien et remonte sans se faire voir.

De retour dans la chambre, Snoop l’accueille, excité, secouant la queue. Daniel sort 6 comprimés de la plaquette du médicament (on n’en voit pas le nom) et les écrase dans l’écuelle de Snoop à l’aide d’un gros caillou qui sert de presse papier. Il hésite, rajoute deux comprimés et mélange le tout à la pâtée pour chien. Il place l’écuelle devant Snoop et lui caresse la tête.

DANIEL (chuchotant)
Vas y, mange !

Le chien obéit. Daniel le caresse. Daniel consulte l’heure à sa montre (colle son œil à sa montre) : il est 18h. Il est par terre, tout en regardant son chien, il se lève et s’installe sur son lit. Le chien mange encore. Daniel attend.

47

EXT. DEVANT LE CHALET À L'ÉCART - NIGHT

source 45

Vincent raccompagne Sandra en voiture au chalet, de nuit. Ils boivent des bières pour décompresser, presque clandestinement, pour ne pas être vus depuis le chalet. Ils sont à l’écart, dans la neige. Ils trinquent.

SANDRA (ivre et épuisée)
What are we celebrating?
VINCENT
Our reunion.
SANDRA
I'm happy to be going through this with you.
VINCENT
Seriously?

La fatigue aidant, elle est prise d’un fou rire.

SANDRA
No, I'm not happy to be going through it, I'm just glad it's you. I'm lucky. You're the only lawyer I know, PLUS I like you.
VINCENT
Not great reasons for placing your life in someone’s hands.
(Alt.: Not great reasons for handing your life over to someone.)
SANDRA
But you're good too, right?

Il éclate de rire. Un temps. Il l’observe.

VINCENT
You look like a dog. A beautiful dog. A beautiful... basset.
SANDRA
Funny you say that - I have a theory: I can’t trust someone if I can’t put an animal’s head on them.
VINCENT
So, what am I?

Elle le regarde avec un grand sourire, ivre.

SANDRA
I’m not sure yet…
VINCENT
What? After all this time?!

Un temps.

SANDRA
Do you remember me from before? When we first met?
VINCENT
Yes.
SANDRA
I don’t. What was I like?
VINCENT
You were lost… (very) lonely …ambitious. And I was hopelessly in love.
SANDRA
I don't remember a thing.
VINCENT
Thanks. (rires) You really drove me nuts sometimes.

Vincent la regarde sans parler. Un long silence, ils se fixent.

SANDRA
I’m innocent. You know that?
VINCENT (neutre)
Yes.
SANDRA
I mean, really!
VINCENT
Yes.
SANDRA
But in your head you’re thinking… aren’t you? When you look at me sometimes, like right now, it feels like you’re judging me. I don’t know what you’re thinking.
VINCENT
I think a lot of things I don't tell you. If I did, you'd fire me - tout de suite!
SANDRA
Then you’re fired, for hiding things from me.
VINCENT
If you want to fire me, you'll have to pay me first!
SANDRA (éclatant de rire)
Seriously? I'm handing you celebrity on a fucking platter! You'll be set up for life.
VINCENT
Set up for what?
SANDRA
(I don't know.) Give me a minute, I’ll come up with something.

Ils éclatent de rire.

SANDRA
What are you thinking now?
VINCENT
That this is nice.

Nouveau fou rire.

SANDRA
Happy to oblige. (Ils explosent de rire) ... I want to drink all night. I can't feel the cold anymore. Feels great.
VINCENT
Same.
SANDRA
My brain is numb. I can't feel a thing. It's so nice. Today's lesson: Cold is good.

Ils se regardent avec un demi sourire, s’embrassent. C’est un mélange d’amitié amoureuse et de réconfort, ils finissent par se serrer dans les bras, basculent en arrière. Elle s’éloigne, monte l’escalier extérieur. Vincent démarre, elle regarde la voiture partir puis entre dans le chalet.

48

INT. CHALET, SALON-CUISINE (A), CHAMBRE DANIEL (B) - NIGHT

source 46

(A) Sandra continue à boire, cette fois de la vodka, seule dans la cuisine.

(B) Plus tard, très ivre, elle passe sur la pointe des pieds devant la chambre où dort Marge et va voir Daniel dans sa chambre. Elle regarde Snoop couché aux pieds de son fils qui dort. Elle caresse ses cheveux, il se réveille et ne sait pas comment réagir à son affection bizarre et ivre.

SANDRA
My love… I’m innocent. You know that, right?... I’m your mother, I’m innocent and I love you… Don’t ever forget that. …I need you to know, I am not that… I’m not that monster… Everything that’s being said in the trial… it’s warped. It wasn’t like that. He was… my soul mate, my best friend… We chose each other, I loved him… But how do you prove that? There isn't any proof... I wish you could be shielded from all this… I wish you could still do kid’s stuff. That you could still be a kid, a bit longer.

Elle le serre presque trop fort puis le borde maladroitement et sort. Elle passe devant Marge, qui se tient dans le couloir. Sandra s’arrête un instant face à elle, puis s’éloigne en titubant.

SANDRA
…Y’a pas de pression… aucune pression !

Daniel guette les bruits et finit par sortir du lit, secoue son chien : Snoop dort lourdement, écrasé de sommeil. Daniel consulte l’heure : minuit passé.

49

INT. CHALET, CHAMBRE DANIEL / CUISINE - DAY

source 47

Matin : À travers la fenêtre sans rideaux, on voit Sandra monter dans une voiture qui démarre et s’éloigne. Daniel s’accroupit devant Snoop : le chien ne bouge pas, apathique, aucune réaction quand il soulève sa paupière et sa babine suinte d’une mousse épaisse. Daniel renifle la gueule du chien pour identifier l’odeur avec un air de dégoût. Il essaye de le lever mais Snoop est comme évanoui. Daniel panique d’un coup et sort de la chambre.

DANIEL
Marge !! Tu peux venir ? S’il te plait ??
MARGE (OFF)
Qu’est-ce qui se passe ? On n’est pas en avance là--
DANIEL (la coupe)
Y a un problème !!

Marge monte.

DANIEL
J’ai fait une connerie…

Il l’entraîne dans la chambre, elle constate l’état du chien.

DANIEL
Je lui ai donné de l’aspirine… je lui en ai donné beaucoup…
MARGE
Combien ?
DANIEL
10 ! 8, je sais plus…

Elle essaye de le réveiller, le secoue.

DANIEL
Il faut le faire vomir !

Marge dit à haute voix à Google : « Comment faire vomir un chien » / ça prend du temps. Daniel panique de plus en plus. Il répète en boucle « il faut le faire vomir ». Marge : « de l’eau salé, ok il faut du sel ». Elle descend en courant à la cuisine, prend du sel dans un placard, une carafe et une bouteille d’eau et remonte à toute vitesse. Elle mélange précipitamment sel et eau dans la carafe, touille avec grande spatule.

MARGE
Aide-moi, ouvre-lui la bouche… Penche le sur le côté !

Daniel tâtonne et parvient à ouvrir la gueule du chien, Marge déverse une grande quantité d’eau salée dans sa gorge. Elle prend du sel et en rajoute dans la gueule. Ils attendent… Au bout d’un moment son ventre a comme un spasme, puis ça parcourt tout son corps jusqu’à sa gueule et il régurgite à grands coups.

MARGE
Regarde, il respire, il nous regarde…

Daniel se penche vers Snoop, écoute sa respiration, respire à nouveau l’odeur de sa gueule. Un temps. La tension retombe. Silence, ils sont rétamés.

MARGE
Bon, tu m’expliques ? Pourquoi t’as fait ça ?
DANIEL
Non, je peux pas… Il faut que je parle à la présidente. Alt. : J’crois que j’peux pas te le raconter à toi.

Marge le regarde sans comprendre.

49A – PALAIS JUSTICE, Salle des assises - INT/JOUR

Tout le monde finit de s’installer (y compris Sandra et les avocats. Seuls Marge et Daniel ne sont pas là), l’audience va reprendre. La présidente va vers sa place (ou monte les escaliers/l’estrade qui mènent à sa place) : un assesseur/huissier/greffier la rattrape et lui glisse quelque chose à l’oreille. Elle marque une pause, hésite, rebrousse chemin et quitte la salle. Étonnement dans la salle, tout le monde est décontenancé (dont les avocats et Sandra).

50

INT. PALAIS JUSTICE, COULOIR + BUREAU PRÉSIDENTE - DAY

source 48

En plan large, la présidente (avec assesseur/huissier) marche dans un couloir en direction de son bureau : Marge et Daniel sont devant la porte, Snoop allongé et tenu en laisse. La présidente échange quelques mots qu’on n’entend pas avec eux. Marge s’écarte, la présidente entre avec Daniel et Snoop et referme la porte.

Marge va attendre sur un banc (d’où elle voit :)

Un peu plus loin, on reconnait la silhouette voutée de Monica (se dirigeant vers la sortie du palais) alpaguée par une caméra :

MONICA (confuse)
Je suis pas venue témoigner contre Sandra, j’aime beaucoup Sandra… Je suis juste venue faire mon devoir… pour la mémoire de Samuel… (Elle craque, pleure) Moi c’est comme si on m’avait pris mon fils... Pardon.

A proximité, une journaliste parle face caméra :

JOURNALISTE
… Monica Ferraro était très proche de Samuel Maleski, puisqu’elle s’en occupait quand il était lui-même enfant. C’est une femme tremblante, au bord des larmes qui a déposé à la barre, évoquant “Samy”, cet homme « attachant » et « plein d’humour ». Elle a terminé en rapportant que la veille du drame, elle a retrouvé ce dernier seul dans le salon du domicile, effondré, décoiffé et le visage rouge. Du verre brisé partout, des meubles renversés, et ces mots qu’il aurait dit : « J’en peux plus, c’est trop violent, elle me détruit... »

49B – PALAIS DE JUSTICE, Salle des assises - INT/JOUR

Retour dans la salle des assises, où chacun attend dans un silence suspendu. La place de la présidente est toujours vide. Bruits de portes : d’un côté de la salle la présidente arrive et s’installe, tandis qu’à l’autre bout Daniel et Marge entrent et viennent s’installer dans le public. Sandra regarde son fils sans comprendre d’où il vient. Visage tendu de Daniel qui essaye de ne rien laisser paraître. ELLIPSE

SANDRA (OFF)
You can't ask me to cancel out of the blue. You have to give me more notice.
51

INT. CHALET, SALON-CUISINE - DAY

source 50

On est au chalet. Pour la première fois, on voit Samuel et Sandra ensemble, ils sont engagés dans une discussion. Elle est à la table du salon, lui dans la cuisine. Tournant le dos à Sandra, il glisse son téléphone sur une étagère et finit de préparer des bolognaises, tout en répondant à Sandra. La tension monte lentement.

SAMUEL
... I’m not just asking for these three days, it's bigger than that. I'm talking about the overall organization. It's not working for me anymore, I’ve told you this.
SANDRA
What do you expect me to do? I’m not going to cancel, it’s part of the job, you'll have to organize yourself differently.
SAMUEL
How am I supposed to get organized differently on my own? You know we have to plan things together. I’m not just going to leave Daniel alone because you’re off doing your own thing.
SANDRA
Leave him with Monica, what’s the big deal?

Il amène deux assiettes à table, ils mangent en continuant à parler.

SAMUEL
3 days a week? She’s not at our disposal; we’d have to pay her for that! We can’t afford it! I need time, not just a few hours, I’m talking about blocking out time for myself for the whole year. This isn’t working for me anymore.
SANDRA
So organize your time differently if you want to; it’s up to you…
(faisant référence aux pâtes) Mmm, it’s delicious.
SAMUEL
Sandra, when’s the last time you helped him with his homework? When did you replace his gaffer tape? When have you ever taken Snoop to the vet? There’s a ton of things you don’t give a shit about, and that’s the time I’m talking about.
SANDRA (douce)
Darling, the book just came out, you know very well that it’s just this time –
SAMUEL
It's ALWAYS “just this time”! Whether you have a book out, or you're writing, or you need space to figure out what to write... or when you're invited who knows where... I’ve been following your lead for years and I’m not okay with it anymore. I can’t do anything with MY time, do you understand? It’s not my time, it’s yours.
SANDRA
Do I force you to teach? Do I force you to homeschool Daniel? No one’s forcing you. If you want to make time for yourself you I've never stopped you!
SAMUEL
Are you fucking serious? I cut my course load in half this year to gain time, and it's still not enough. I have to finish the renovation, PLUS I'm dealing with EVERYTHING else. Why do you refuse to talk about it? Why can't you just admit that it has to do with how things are divided between us?
SANDRA
Because you’re wrong, I don’t owe you any time, I do my part. C'mon, let's not start taking inventory. Let’s relax. We love each other.

Chacun prend sur lui. Le silence s’étire, elle se verse du vin et lui en propose, il décline.

SANDRA
When you decided to homeschool Daniel 3 days a week, I told you: “ be careful,” it’s a beautiful and generous choice but you don’t have to; I told you that you’d end up…
(alt.: I told you it would force you)
SAMUEL (la coupant)
What? Having to spend more time with my son? Well I'm glad I didn't listen to you.
(alt.: Force me to spend time with my son? Well, I’m glad I did.)
I wouldn't have the relationship I have with him today if I had
(alt.: hadn’t).
SANDRA
The relationship I DON'T HAVE with him, you're saying?
SAMUEL
I didn't say that. I'm saying maybe, just maybe, things are little out of balance between us, and I'd like you to take a look at that. Why is this so hard to discuss?
SANDRA
First of all, I don't believe in the notion of reciprocity in a couple. It's naive and frankly depressing. And yes I think discussing it is a waste of time considering the state you’re in, seriously. All this blah blah blah and more time is gone; all this time spent chitchatting could be spent in silence, doing whatever you want, if only you knew what it is that you want.
SAMUEL
I want find time to write, just the same as you.
SANDRA
Then DO IT. I don’t know a single writer who’s not writing just because he’s got a son and a house and groceries to buy. Stop whining about your scheduling bullshit. Drop this logic which comes down to casting blame on me for what you did or didn’t do.
SAMUEL
I live with you, I plan my life around you. If I imposed on you what you’re imposing on me, neither of us would be able to write.
SANDRA
Oh, don’t you worry about me, I’ll always manage to write.
SAMUEL
Great, if you’re so sure of yourself, adapt – that’s all I’m asking.
SANDRA
I do adapt. I take Daniel to school.
SAMUEL
Once a week.
SANDRA
Yes, and we have Monica on Tuesdays.
SAMUEL
No, Sandra, you're being dishonest.
SANDRA
No I'm not, you're the one nitpicking!
SAMUEL
I’ve given you too much – too much time, too many concessions. I want this time back and you owe it to me, be FAIR!
SANDRA
Are you insane? I don't owe you anything. It’s because of YOUR relationship with your son and to protect YOURSELF and YOUR comfort and because YOU got scared that you put yourself in this position. And it was YOUR choice to come here and start this renovation; it’s YOUR OWN trap, I’m not the one who’s taken time from you; you’ve wasted it all on YOUR OWN, you can’t blame this on—
SAMUEL
Ok, now you're talking about the past, and I could respond to that point by point, but fuck that. I want things to change NOW. I want time to start writing again.
SANDRA
Great, go for it! And if you want my advice, go back to the one you ditched.
SAMUEL
That's your advice? Go back to a book that you plundered?
SANDRA
Oh, so now it's plundering? We discussed it; you'd given up.
SAMUEL
You took the book’s best idea, how am I supposed to just “go back to it”? Do you realize how cynical that is? Ok.
SANDRA
Publish your version and say it inspired me, I'll admit to that! When something demands to be written, SOMEONE has to write it. It's almost Darwinian. Then again, it’s an idea that is so like me, I could have had it myself.
SAMUEL
That's so your vision of things! You have animal vision. You pretend to be obliging but your logic is savage.
SANDRA (fatigué)
Look at you, even your bullshit moralizing is a way for you to waste time. You should be flattered that I was inspired by you!

That's life, things circulate. Frankly I hope you'll be inspired to "plunder" me someday.

SAMUEL
Each in our own territory, we take what we need. EXCEPT YOU ARE NOT ALONE IN YOUR JUNGLE, I LIVE WITH YOU AND YOU IMPOSE EVERYTHING. You impose your rhythm, your use of time, you even impose the LANGUAGE! Even when it comes to language, I’m the one meeting you on your turf: We speak English at home when Daniel should only hear French.
SANDRA
We hardly ever speak.
SAMUEL
You’ve never wanted to learn French, just like you’ve never sacrificed a second of your time. Everyone always has to meet you on your turf.
SANDRA
Bullshit, I'm not on my turf. I don't speak my mother tongue.
SAMUEL
Yes, but you don’t speak mine either! Even though we live here!
SANDRA
Well, yes, it’s a middle ground, in fact. I’m not French and you’re not German, but we don’t have to meet the other on their turf, we create a middle ground. That’s what English is for, it’s our meeting point, you can’t blame me for that.
SAMUEL
BUT WE LIVE IN FRANCE!!! THAT is our reality! Stop being evasive! Daniel hears you speak in a language that has nothing to do with his life. And you imposed this on him, like everything else. We’re on your turf, all the time, and I just have to follow.
SANDRA
But we’re in YOUR country. Every single day I have to accept living in your hometown. The people you grew up with look down on me whenever I don’t make the effort to smile. You don't think me living here counts as meeting you on your turf?
SAMUEL
You never smile at anyone.
SANDRA
And that's why you love me, right? If you wanted some dumbass bitch who grins at your friends on the ski slopes, you'd have picked someone else!

Un temps. Sandra va s’allumer une cigarette, à l’autre bout de la pièce. Samuel la regarde.

SAMUEL
You really have no shame. That's your super-power, it allows you to see no one but yourself.
SANDRA
I see you very clearly. I just don't see you as a victim.
SAMUEL
You impose your way of living, eating, speaking and even fucking! I could never get you to fuck any other way! You just expect me to follow your lead. That’s your notion of what a couple is.
SANDRA
I don’t give a fuck about couples, I don’t have a “notion.” So I'm stopping you from fucking the way you want? Seriously?! Be honest: who's been refusing to fuck since the accident?
SAMUEL
You know damn well I meant before.
SANDRA
What did I ever refuse to do sexually?
SAMUEL
Everything. Plus I have to accept that you fuck other people.
SANDRA
I do not fuck other people!!
SAMUEL
Don’t deny it.
SANDRA
ONCE! And you cling to it in order to suffer. You do this all the time, you make yourself the victim.
SAMUEL
I’m telling it like it is: you have fucked other people, SEVERAL TIMES, and imposed it on me! I’m not a victim, I am a man scorned! Plundered, and scorned!
SANDRA
I can live without sex, but not forever.
SAMUEL
You're blaming me? I'm the one frustrating you?
SANDRA
It doesn't matter who's frustrating who. The frustration is there and we're both dealing with it. Personally, I refuse to rot inside, so I find solutions. At this point, sex is just a question of personal hygiene.
SAMUEL
You IMPOSE your solutions, which are solutions for YOU only. You don't give a shit if it hurts me and Daniel.
SANDRA
I’m not imposing anything on Daniel. Don’t you talk about Daniel. YOU made us live here among the goats! You complain about a life that YOU chose! You’re not a victim! Your generosity conceals something dirtier and meaner. Your incapable of facing your ambitions, and you resent me for it. But I'm not the one who put you where you are. I have nothing to do with it. You aren't sacrificing yourself; you CHOOSE to sit on the sidelines because you're afraid! (You’re afraid because) your pride makes your head explode before you can even come up with a germ/an embryo of an idea! And now you wake up and you’re forty, and you need someone to blame. Well, YOU are to blame. You’re petrified by your own standards and your fear of failure. And THAT is the truth!! You're smart, and I know you know I'm right. And Daniel has nothing to do with it.
52

INT. ASSISES - DAY

source 51

A Cut sur le visage de Daniel éprouvé – On est dans la salle des assises où résonnent les voix. Sur l’écran de l’ordinateur qui diffuse la dispute, l’amplitude de la courbe sinusoïdale est maximale. Le jury suit la traduction en français sur grand écran (ou sur 2 écrans).

SAMUEL (la dispute continuant)
You’re a monster. Even Daniel says so, in his own words.
SANDRA
Take back what you just said, you piece of shit!!
SAMUEL
He’s told me countless times you’re too hard/cruel, did you know that?
SANDRA
TAKE THAT BACK! Kids want to please their parents. Daniel 's telling you what you want to hear!! He can feel your guilt, and he wants to reassure you. You've never stopped feeling guilty about him.
SAMUEL
You're a cold-hearted, selfish MONSTER. You're shameless, callous, you have no pity.
SANDRA
And you have way too much for yourself!
SAMUEL (criant)
YOU'RE SO COLD! I CAN'T TAKE ANY MORE OF YOUR FUCKING ICE, IT'S BRUTAL! VIOLENT! YOU'RE VIOLENT! DO YOU HEAR ME?
SANDRA (criant d’autant plus fort et de manière effrayante)
I'M VIOLENT BECAUSE YOU’VE BECOME INSUBSTANTIAL!!!! DROP DEAD! I CAN'T TAKE ANY MORE OF YOUR MEDIOCRITY!! JUST DIE !! DISAPPEAR !

On entend un bruit de verre brisé, un déplacement brusque puis un coup violent. Ensuite, c’est confus : lutte physique, objets fracassés au sol, chute d’un corps ? Coups sourds, cris étouffés non identifiables. Après quelques secondes, des pas qui s’éloignent et une respiration à bout de souffle. Ces sons difficiles à déchiffrer créent une sensation angoissante de présent, c’est presque bestial sans qu’on puisse déterminer ce qui se passe, qui fait quoi.

L’enregistrement s’arrête.

Daniel est comme sonné, il broie sans s’en rendre compte la main de Marge dans la sienne. Beaucoup de regards sont tournés vers lui. Sandra tente de garder la face mais transpire. A la barre, un officier de gendarmerie.

LA PRÉSIDENTE Pouvez-vous nous expliquer où a été retrouvé cet enregistrement ?

CHEF D'ENQUÊTE Sur une clé USB appartenant à la victime. Il y a plusieurs dizaines d’enregistrements qui provenaient de son iPhone, il avait l’habitude depuis 6 mois d’enregistrer des moments de sa vie. Ça faisait apparemment partie d’un projet littéraire : la clé USB contient aussi des retranscriptions des fichiers audio, et des textes retravaillés à partir de ces retranscriptions. Concernant la pièce à conviction, il l’a enregistrée la veille de sa mort, apparemment à l’insu de sa femme. Il a ensuite effacé le fichier de son téléphone après l’avoir transféré sur la clé.

LA PRÉSIDENTE Est-ce qu’il a retranscrit tous les enregistrements ?

CHEF D'ENQUÊTE Oui, sauf cette dernière dispute.

L’AVOCAT GÉNÉRAL (se lève pour l’interroger) Dans le cours de votre enquête, avez-vous été amené à rapprocher cette dispute de la mort de M. Maleski ?

CHEF D'ENQUÊTE Étant donné que moins de 20h séparent ces deux évènements, évidemment. On peut voir cette dispute comme la répétition générale de ce qui a pu se passer le lendemain. Les thèmes sont communs : la veille il lui reproche ses infidélités, le lendemain elle reçoit une belle jeune femme ; pareil pour l’aspect littéraire, c’est une étudiante en lettres, elle est venue interroger Sandra Voyter sur ses livres. Il y avait forcément une tension dans l’air : l’atmosphère entre elles est légère et agréable alors que Maleski travaille dur à l’étage... et il finit par perturber l’entrevue de façon agressive, sans même se montrer. Et enfin bien sûr il y a ces bleus sur l’avant-bras de l’accusée. C’est impossible de ne pas supposer qu’il y a eu une dispute et qu’elle a dégénéré. On peut imaginer plusieurs scénarios, M. Maleski aurait pu révéler à sa femme qu’il avait des enregistrements où elle reconnaissait l’avoir plagié et trompé.

Dans les couples conflictuels, ce genre de menaces finit souvent par surgir quand la tension explose. Or précisément la fin de la dispute enregistrée fait entendre une explosion de violence.

AG
Selon vous, qu’est-ce qu’on entend dans cette explosion de violence ?

CHEF D'ENQUÊTE Une lutte physique entre eux, et finalement des coups portés par l’accusée à son mari.

AG
Qu’est-ce qui permet de tirer cette conclusion ?

CHEF D'ENQUÊTE Elle est manifestement dans un état de rage plus poussé que lui, les dernières phrases qu’elle hurle c’est vraiment la dernière marche avant que la violence devienne physique. La confusion qui suit est dure à analyser, mais il y a des coups, sûrement portés sur un corps ou un visage. Les cris étouffés ont été analysés comme étant ceux de M. Maleski.

AG
Vous avez parlé des ecchymoses de Sandra Voyter - on en voit ici des photos prises le jour de la mort de son mari - Comment s’est-elle justifiée ?

CHEF D'ENQUÊTE Elle a d’abord dit qu’elle s’était cognée contre une étagère de sa cuisine, on lui a fait remarquer que ça s’étendait autour du poignet et que ça ressemblait beaucoup à une trace de lutte. Et plus tard, quand on l’a confrontée à la dispute enregistrée, elle a fini par dire que ces bleus venaient de ce moment-là, elle a dit qu’elle avait lutté un court instant avec son mari.

AG (à Sandra)
Vous reconnaissez donc que vous avez menti ?
SANDRA
Yes. I was afraid that if I mentioned that... well I knew it would make me a suspect… I got scared.
AG
Et vous n’imaginiez pas que votre mari avait enregistré cette dispute. Donc vous avez doublement menti : sur ces ecchymoses, et en dissimulant cette dispute.
SANDRA
It was just one lie... If I'd told the truth about the bruises I'd have mentioned the argument. I was afraid of being seen as guilty.
AG
Une coupable ne se serait pas comportée différemment. (Au flic :) Y a-t-il moyen de dater précisément des ecchymoses ?

CHEF D'ENQUÊTE Normalement oui, ça évolue d’heure en heure. Mais en l'occurrence c’est impossible, le médecin n’a ausculté Mme Voyter que le lendemain de la mort, c’était déjà trop tard pour les dater avec certitude. Ces photos qu’on a prises le jour de la mort (il montre l’écran) ne sont pas d’une qualité assez bonne pour être parlantes.

AG
Donc on ne peut pas écarter la possibilité que ces contusions viennent d’une lutte le jour-même de la mort de Samuel Maleski.

B- Vincent prend le relais, s’adresse à Sandra.

VINCENT
Qu’est-ce qu’on entend précisément à la fin de cette dispute ?
SANDRA (précise, malgré l’émotion)
The first sound of breaking glass is me throwing a glass against the wall - a wine glass that was on the table. Then I went over to my husband and slapped him. That's when he grabbed my wrist quite violently, that’s the struggling we can hear. Right after, I tried to stop him from hurling picture frames to the floor. But I couldn’t - we hear them shattering.
VINCENT
En dehors de cette gifle, est-ce que vous avez frappé votre mari ?
SANDRA
No. What we hear next is Samuel repeatedly hitting himself in the face and the head, then punching the wall. You can still see the dent. It's quite deep, there are a few of them around the

house. It wasn't the first time he'd done that. Years ago, he already broke a finger punching the wall during an episode.

VINCENT (désignant l’écran)
Les photos de ces marques sur les murs du chalet sont versées au dossier, ainsi que les radios du doigt fracturé de M. Maleski, faites en juin 2017 au CHU de Grenoble.
(au policier) Maintenant que nous avons entendu Mme Voyter, êtes-vous d’accord pour dire que votre analyse de la bascule violente à la fin de la dispute est une interprétation, et non une conclusion objective ?

CHEF D'ENQUÊTE Pendant l’enquête, elle a menti plusieurs fois. Je ne pense pas qu’on puisse croire Mme Voyter.

VINCENT
Il s’agit de croire ou de ne pas croire : c’est donc une opinion sur la base d’un document ambigu. Revenons au rapprochement que vous faites entre cette dispute et le jour de la mort. Vous parlez de ‘répétition générale’ : ce scénario que vous nous proposez d’imaginer, les termes sont de vous, vous en avez trouvé des preuves directes ?

CHEF D'ENQUÊTE L’enregistrement est une preuve qu’il y a eu une dispute violente...

VINCENT
Je parle du jour de la mort.

CHEF D'ENQUÊTE En l’absence de témoin et d’aveux, on est forcés d’interpréter les éléments qu’on a.

VINCENT
Cette dispute violente est fantomatique, c’est-à-dire qu’elle n’existe que dans un fantasme. Vous la faites flotter, Mr l’avocat général la fait flotter, quelque part au-dessus ou à côté des faits, et dans cette salle d’audience, dans le but de peu à peu la rendre omniprésente, probable, inévitable. Je mets instamment en garde les jurés contre la tentation de faire de ce fantasme une réalité, par le simple fait qu’il y a effectivement eu UNE dispute, la veille de la mort de M. Maleski. NE SUBSTITUEZ PAS À CE QUE L’ON NE SAIT PAS DU JOUR DU DRAME, CE QUE L’ON SAIT DU JOUR D’AVANT. On ne remplit pas un vide

avec un plein, simplement parce que « c’est possible de l’imaginer ». Simplement parce qu’on a DES SONS d’un côté, et RIEN de l’autre. Notre système judiciaire repose sur la preuve. Ici, on passe notre temps à les chercher, et on ne parvient qu’à les supposer.

Vincent va se rassoir.

LA PRÉSIDENTE (à Sandra) Est-ce que vous connaissiez l’existence de cet enregistrement avant que le juge vous le fasse entendre ?

SANDRA
No. But I knew he often recorded moments of our lives.

LA PRÉSIDENTE Il ne vous prévenait pas à chaque fois ? Qu’est-ce que c’étaient exactement ces enregistrements ?

SANDRA
At first he would mention it, then after a while he did it without us really knowing. He recorded conversations, Daniel 's piano lessons... sometimes even just himself, talking to himself. It was meant to help him start writing again. He wanted to gather material and see if it could get his creative juices flowing. Now, with hindsight, it actually seems possible he could have provoked this fight just to record it.
AG
Alors vous nous expliquez que c’est vous la victime d’un homme tordu, c’est ça ?
NOUR (réactive)
Pardon : il enregistre, elle l’ignore, la question se pose. Vous oubliez la perversité de la situation : faites l’expérience d’enregistrer quelqu’un à son insu, vous vous retrouvez dans une position absolument duplice où c’est très facile de garder le beau rôle.
AG
Donc ça y est, on fait le procès du mort.
NOUR
Pas du tout, mais la remarque de ma cliente est légitime.
AG (À Sandra)
A quelle infidélité votre mari fait-il référence, et comment il l’a apprise ?
SANDRA
He went through my phone and discovered messages from a woman I’d met… At the beginning of that year.
AG
Par « rencontrée » vous voulez dire quoi ?
SANDRA
It was sexual. We slept together twice.
AG
Deux fois ? Dans l’enregistrement vous prétendez l’avoir trompé « une fois ».
SANDRA
Ça voulait dire avec une seule fille. It meant with just one person.
AG
Pourtant Samuel fait référence à d’autres infidélités nombreuses dans le passé. A l’écouter, on dirait que vous l’avez continuellement trompé.
SANDRA
That's not true. I had a few flings the year of Daniel 's accident. And it wasn't cheating, because Samuel knew.
AG
Vous voulez dire qu’il l’avait découvert à chaque fois ?
SANDRA
No, I told him. It was a tricky year.
AG
Et vous voulez nous faire croire que ça lui allait ?
SANDRA
I'm not saying that, I'm just saying I was honest about it.
AG
C’est une conception intéressante de l’honnêteté. En tout cas vous ne l’avez pas été à propos de cette fille avec qui vous l’avez trompé l’année de sa mort.
SANDRA
...Non.
AG
Pourquoi ?
SANDRA
Things were different... I felt it would hurt him too much, at that time.
AG
Parce que vous aviez des sentiments pour cette femme ?
NOUR (à l’oreille de Vincent)
J’y vais ou c’est toi ?

Vincent fait non de la tête.

SANDRA
I thought it would hurt him too much because he was fragile. As I told you, with her it was just sexual. The person I had feelings for was Samuel.
AG
Là encore, une conception intéressante des sentiments. Alors j’essaie de comprendre : au début de votre histoire vous aviez convenu d’être un couple libre mais plus après ?
SANDRA
I don't know what that even means. No, we never had that kind of agreement. After the accident we were both trying to feel better. I needed that to keep it together, and I was honest about it.
AG
Mais l’année de sa mort, vous ne l’étiez plus. Et il l’a découvert, et ça l’a blessé, et il vous demandait des comptes. Et sur cet enregistrement, il ne le fait pas de façon « fragile ». Vous admettez qu’il était jaloux ?
SANDRA
Oui.
AG
Diriez-vous que c’en était venu à l’obséder ? Car c’est l’impression qu’on peut avoir à l’écoute de cette dispute.
SANDRA
I don't know, no, he was hurt and when we fought he often brought it up, but he didn't think about it every day. According to your logic, all Samuel's problems were my fault, but it wasn't like that. His pain came from a deeper place/ His pain went further back.

C

AG
Pardon mais c’est d’après SA logique que ses problèmes venaient de vous, je crois que c’est assez clair dans ce qu’on a entendu. Pouvez-vous expliquer à quoi il fait référence quand il parle du pillage de son livre ?
SANDRA
There was never any plundering. In the novel he abandoned, there was a very interesting passage--
AG
Combien de pages exactement ?
SANDRA
About twenty.
AG
SANDRA …It was just a rough outline, but I thought the idea was brilliant.
AG
Pouvez-vous nous la résumer ?
NOUR
Est-ce vraiment nécessaire ? On va entrer dans un débat littéraire--
AG
Ce débat était au cœur de leurs disputes, et il n’avait rien d’intellectuel, c’était très concret. Et je ne vois pas comment l’aborder sans expliciter le contenu pour les jurés.

LA PRÉSIDENTE Je ne vois pas non plus. (à Sandra:) Allez-y.

SANDRA
This passage was about a guy imagining how his life would've been without the accident that killed his brother. One day he wakes up and finds himself in two parallel realities: One where the accident is the center of his life, and the other where the accident never happened. I told Samuel I loved it. He had me read everything he wrote back then. Soon afterwards, he abandoned the whole book. I told him I'd like to use the idea and he said yes.
AG
Non il n’a visiblement pas dit oui, il parle de pillage.
SANDRA
It’s an argument... people exaggerate and alter facts when they argue.
AG
Ce qui n’est pas exagéré, c’est de dire que son livre est devenu le vôtre. “L’Éclipse”.
SANDRA
All I took was the idea. My characters are a woman and her daughter, and I developed the story over 300 pages. He agreed to it, and when he read my book, he admitted I'd done something different with it. Sometimes when we argued it would come out, because he was upset that he couldn't write.
AG
Ce qui est sûr, c’est que ça “ressortait”, comme vous dites. Est-ce que vous vous êtes à nouveau accrochés entre cette dispute et sa mort ? Il devait y avoir une grande tension.
SANDRA
No. We were both shaken… both keeping to ourselves. Samuel... something was gone, he was depleted. His energy was gone.
AG
Moi, j’entends dans cette dispute Samuel Maleski qui argumente avec acharnement, je sens dans sa voix la force de celui qui a décidé de reprendre son destin en main. Tout sauf quelqu’un qui a décidé d’abandonner. Hier, son psychiatre nous a dit que dans leurs derniers échanges, Samuel était très combatif. Est-ce qu’on se tue après avoir défendu corps et âme son “temps” pour retrouver un peu d'estime de soi ? Est-ce qu’on se tue quand on réclame avec autant d’énergie un rééquilibrage, une justice dans son couple ? Voilà l’incohérence

majeure dans la thèse du suicide. (Il va prendre un livre sur son bureau) Vous venez de dire “il y avait quelque chose d’épuisé en lui, il n’avait plus d’énergie.” (Il regarde longuement Sandra, puis se tourne vers la présidente) J’aimerais lire un extrait d’un livre de l’accusée, son avant dernier, « La maison noire »--

NOUR (le coupe)
Non ! On ne juge pas des livres ! On juge des faits ! Madame La Présidente, si on s’engouffre là-dedans tout sera biaisé.
AG
Mme Voyter a déclaré en 2016 je cite « TOUS mes livres entretiennent un lien étroit avec ma vie et celle des gens que je connais. »
NOUR
Je m’oppose à ça, elle a toujours revendiqué écrire des FICTIONS.
AG (rapide et précis)
er ème Dans son 1livre, elle raconte la mort de sa mère, dans le 2, la ème rupture avec son père, dans le 3l’accident de son fils: j’arrête la liste qui pourrait continuer. Évidemment que les livres de Sandra Voyter font partie de ce procès puisqu’elle y met sa vie, sa réalité, son couple.

LA PRÉSIDENTE (à l’avocat général) Allez-y, mais soyez bref...

AG (le livre annoté à la main)
Je précise que c’est une femme qui parle de son mari. (Il lit) « Il avait cessé de se plaindre. Il avait abandonné. Elle l’observait et sa résignation la révoltait. Une idée surgit alors, comme un début de libération : la possibilité de sa disparition.”
NOUR (le coupant)
Vous ne contextualisez pas !
AG (plus fort)
PLUS LOIN : “COMMENT TUER ? Que faire du corps ? Le poids du corps : elle le regardait et ne pensait plus qu’à ça. Elle le voyait mort, ce corps perdu pour son désir n’était plus qu’un objet lourd--”
VINCENT
Vous délirez sur un détail !!!
AG (hurlant)
“CE CORPS QU’ELLE AVAIT AIMÉ ET QUI DEVENAIT GÊNANT, DEVAIT DISPARAÎTRE."
NOUR
Je contextualise puisque vous ne le faites pas : ce passage est la rêverie d’un personnage secondaire au bord de la folie, qui ne met pas son délire à exécution ! Un roman n’est pas la vie, un auteur n’est pas ses personnages !
AG
Mais les romans peuvent exprimer des désirs profonds, à travers des personnages ! Comment ne pas rapprocher ça de—
VINCENT (le coupant violemment)
En se concentrant sur les faits, VOILÀ COMMENT !! On doit s’INTERDIRE ces rapprochements, parce qu’alors je peux vous lire toute l’œuvre de Stephen King pour vous prouver que c’est un serial killer !
AG
Mais la femme de Stephen King n’est pas morte dans des circonstances douteuses.
VINCENT (s’emportant)
Concentrez-vous sur ces circonstances ! Faites votre métier !!

L’avocat général est choqué.

LA PRÉSIDENTE Me Renzi, je vous conseille fortement de vous calmer. M. l’avocat général, je vous conseille de suivre le 1er conseil de Me Renzi.

AG (à Sandra)
A part cette gifle que vous concédez, aviez-vous déjà frappé votre mari ?
SANDRA
Non.
AG
C’est la seule fois ? Vous avez toujours été en toutes circonstances cette bonne âme admirable, mesurée et altruiste qui tente d’empêcher l’autre de se faire du mal, comme le prouve cet enregistrement ?
VINCENT
C’est tendancieux, imprécis, calomnieux, hors de--
AG (l’interrompant)
C’est beaucoup trop pour moi ! J’en ai fini ! Merci.

L’AG va se rassoir. Rires dans la salle. Sandra est blanche, en nage.

VINCENT (se levant)
Pas moi ! (Il s’adresse au policier) Est-ce que M. Maleski a fait lire les textes de la clé USB à quelqu’un ?

CHEF D'ENQUÊTE Oui, il les a envoyés à un ami éditeur, Paul Nachez, c’est lui qui devait éditer son premier roman.

VINCENT (lisant)
Mail du 12 juillet 2018 : “Je m’y remets, j’ai besoin de ton regard précieux. C’est encore en chantier, hâte d’en parler avec toi.” Réponse de Nachez : “Bien sûr envoie-moi, je lis vite.” A partir de mi-juillet et jusqu’à sa mort, il lui envoie jusqu’à quatre textes par semaine. Quels seront leurs échanges autour de ce projet ?

CHEF D'ENQUÊTE Il n’y en a pas eu, l’éditeur n’a plus répondu. Apparemment il était débordé, et il ne comprenait pas le projet.

VINCENT
On peut imaginer ce que ce silence, venant d’un ami, représente pour un homme en recherche d’estime de soi. Il se sent nié. Quand on lit la totalité des textes envoyés, il est de fait très dur de dégager une ligne ou un récit, c’est tout au plus un projet. Maleski est un homme à “projets”: son 1er roman abandonné bien sûr, mais aussi le chalet…
(Il se rapproche des jurés, s’adresse à eux) Puisqu’on nous demande de mêler justice et littérature, puisqu’on nous propose d’imaginer ce qu’on ne sait pas, très bien : imaginons ce qu’a été la dernière année de Samuel Maleski--

L’AVOCAT GÉNÉRAL Et c’est moi que vous accusez de faire dans le fantasme !? Madame la présidente--

VINCENT (le coupe)
Donnez-moi la moitié du temps que vous avez imposé à la cour pour nous faire la lecture d’un roman.
AG
Vous l’avez déjà pris !

LA PRÉSIDENTE Allez droit au but.

VINCENT
Pendant les années difficiles à Londres, le couple s’est endetté pour régler des frais médicaux exorbitants. Samuel insiste pour revenir dans sa région : il va retaper ce chalet en ruine et faire des chambres d’hôtes, ça réglera leurs dettes. Et surtout, il arrêtera d’enseigner pour enfin écrire… Il y a beaucoup de travaux à faire, le chalet n’est pas cher, mais ils doivent emprunter. Et c’est un cercle vicieux : pour rembourser Samuel ne peut pas se passer de son salaire de prof, et les travaux deviennent interminables. 1 an et demi après leur installation, il se sent piégé, il garde de profondes blessures de l’accident de son fils et de l’abandon de son roman, pendant que sa femme publie livre après livre. Il DOIT écrire : décrochant douloureusement des antidépresseurs, il se met à enregistrer sa vie, tout le temps, et s’engage dans une sorte d’autofiction. Peut-être s’inspire-t-il de la méthode de Sandra - il s’y sent autorisé puisqu’elle-même prélève dans leur vie, elle lui a même emprunté l’argument de son dernier livre.
AG (l’interrompt)
Mais qu’est-ce qui restera pour votre plaidoirie ?!--

Sandra est prise de malaise et manque de tomber, Nour la soutient, Sandra se reprend.

VINCENT (sur sa lancée)
Embarqué dans une fuite en avant, il ne fait que repousser le moment de s’apercevoir que retranscrire n’est pas écrire : le silence de Paul Nachez ne l’a éclairé que trop cruellement sur cette vérité. L’énergie qu’on entend dans la dispute du 23 novembre, c’est celle du désespoir, une velléité qui insiste avant de lâcher. Ce qui a marqué les derniers mois de la vie de cet homme, ce n’est pas une guerre dans son couple, c’est le constat d’une faillite personnelle, d’un échec de trop. Si Sandra Voyter est coupable de quelque chose, c’est d’avoir réussi là où son mari a échoué.

Sandra regarde Daniel. Il reste figé, ébranlé par tout ce qu’il vient d’entendre.

SANDRA (à Vincent, à voix basse)
LA PRÉSIDENTE That was not Samuel-- Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’était pas la plaidoirieVINCENT (tendu) de Me Renzi… Je sais.

LA PRÉSIDENTE (suite) …Bon, nous sommes vendredi soir, (il est 22h passées) donc il y a un weekend qui s’ouvre devant nous. Avant de suspendre l’audience, je dois vous annoncer, j’ai décidé de rappeler Daniel à la barre lundi. Il m’a fait part de nouveaux éléments qui intéressent la cour. (Chacun tombe des nues) Alors, étant donné que le témoin est le fils de l’accusée et qu’il loge chez sa mère, je demande à chacun d’éviter de rentrer en contact avec lui, d’éviter évidemment si le contact était inévitable d’aborder tout ce qui concerne ce procès, tout ce qui concerne les faits avec lui…

53

EXT. ROUTE DE MONTAGE, VOITURE - NIGHT

source 52

Retour en voiture dans une ambiance étrange, avec Snoop encore groggy à l’arrière. Sandra est à l’avant sur la place passager, Marge à côté de Daniel derrière, Sandra ne quitte pas des yeux Daniel, tandis qu’en OFF, la présidente poursuit.

LA PRÉSIDENTE (OFF, suite) Madame Berger, vous voudrez bien rester avec Daniel tout le weekend, vous veillerez à ce que les règles que je viens d’édicter soient respectées. Et j’insiste, personne ne devra le questionner sur son témoignage, J’espère que c’est clair pour tout le monde ? Alors c’est parfait. Bon week-end. »

54

INT. CHALET- ENTRÉE + CUISINE + COULOIR ÉTAGE ET SDB - NIGHT

source 53

Ils entrent au chalet, épuisés, vidés, Snoop se pose dans un coin de la cuisine. Marge aide Daniel à retirer son manteau. Sandra les regarde sans savoir quoi faire, où se mettre.

MARGE
T’as faim ?
DANIEL
J’ai froid, j’vais monter prendre une douche. Tu peux nourrir Snoop ?
MARGE
Oui j’le fais.

Il monte.

SANDRA
Je vais faire à manger, je fais la salade d’œufs ? Ça te dit Daniel ? T’aimes ça avec des patates sautées.
DANIEL
Oui.

Il disparaît dans l’escalier.

Arrivé à l’étage, Daniel va lentement jusqu’à la salle de bain, se déshabille, enlève ses lunettes et entre dans la douche, tremblant de froid. L’eau chaude coule sur ses cheveux, son visage. La vapeur envahit la pièce. Son expression trahit son intranquillité, on sent que la journée saturée résonne dans ce silence.

Il coupe l’eau, attrape une serviette et rejoint sa chambre. Il met son pyjama, tend l’oreille : de la musique douce vient du salon. Il écoute un instant puis redescend.

Il arrive en bas, à gauche sa mère cuisine sans le voir, à droite Marge tente de lancer un feu dans la cheminée. Daniel se dirige vers elle.

MARGE
Viens près du feu, ça va te réchauffer.

Daniel se rapproche d’elle, parle à son oreille.

DANIEL (chuchotant)
Je crois que je veux être seul.
MARGE
D’accord… tu veux manger seul dans ta chambre ?
DANIEL
Non, je veux être seul ce week-end, avant de re-témoigner.
MARGE (chuchotant à son tour)
… seul… juste avec moi tu veux dire ?
DANIEL
Oui. Je voudrais que tu lui demandes de partir jusqu’à la fin du procès.

Déstabilisée, Marge le regarde, puis Sandra qui s’affaire dans la cuisine.

MARGE
T’es sûr que c’est nécessaire ? C’est un peu compliqué… de demander ça à ta mère... La maison est grande, tu seras pas obligé de—
DANIEL (la coupe)
Je veux qu’elle s’en aille, j’ai besoin d’être seul pour réfléchir.

Marge prend un temps, gênée. Elle cherche comment faire ce qu’il lui demande.

DANIEL
Va lui dire, s’il te plait.

Marge va vers la cuisine.

SANDRA (concentrée sur la bouffe)
C’est prêt dans 10 minutes.

Marge s’arrête devant elle, Daniel reste à distance.

MARGE
Sandra, Daniel me dit qu’il… il a besoin de rester seul ici ce week-end… jusqu’à mardi, jusqu’à la fin du procès.

Sandra est stupéfaite.

SANDRA (de loin, à Daniel)
Is that what you want, Daniel?
DANIEL (à Marge)
C’est pas contre elle, c’est juste que je peux pas être ici, dans le même endroit.
SANDRA (se déplace vers lui)
Is this because of what you heard today? I couldn’t talk to you about all that before, do you understand? We weren’t allowed to talk to you about it...
MARGE (la coupe)
S’il vous plait, parlez-lui en français, et vous ne pouvez pas lui parler du procès.
SANDRA
Je parle pas du procès, je parle juste à mon fils. (puis en anglais) I understand that you need calm, but I’ll just mind my own business and keep to myself; I won’t talk to you if you don’t want me to. Can we try?
MARGE
Je suis désolée, je ne peux pas vous laisser lui parler en anglais. Il ne souhaite pas vous parler.
DANIEL
Je ne veux pas l’écouter.
SANDRA
Daniel ...

Daniel se détourne, baisse la tête comme pour échapper à sa mère.

SANDRA (en français, essayant de rejoindre Daniel)
Tu peux me parler directement. Tu veux pas qu’on se parle tous les deux, et après tu prends ta décision ?
MARGE (s’interposant)
S’il vous plaît. Je crois qu’il a pris sa décision. C’est pas contre vous...

Sandra reste un instant, figée, à regarder Daniel, complètement défaite. Marge va éteindre le feu sous les poêles, le dîner a un peu noirci.

55

EXT. DEVANT CHALET (A) / ROUTE CHALET (B) - NIGHT

source 54

(A) Sandra sort une valise à la main, monte dans la voiture de Vincent, qui repart aussitôt. Depuis la voiture qui s’éloigne, on voit Marge refermer la porte et rejoindre Daniel dans la cuisine.

(B) A l’avant, Vincent regarde Sandra, hébétée. Ils roulent en silence. (Elle fait une crise de tétanie/ crise de nerf)

56

INT. (A) CHALET, SALON-CUISINE / (B) CHAMBRE DANIEL - DAY

source 55

(A) Daniel et Marge prennent le petit déjeuner. Snoop boit de grandes quantités d’eau dans une bassine par terre. Le chalet paraît grand et vide. On sent que Daniel est mal.

DANIEL
J’suis coincé… Je sais plus ce que je dois dire lundi.

Marge le laisse venir, attentive. Daniel semble torturé par le doute. Il finit par se lancer.

DANIEL
Je savais pas que mon père prenait des médocs. Je savais pas qu’il voyait un psy. J’avais jamais entendu parler du vomi et des aspirines. Ça m’a mis mal à l’aise… Et j’me suis souvenu d’un truc qu’a dû se passer à peu près au même moment. C’était un matin, Snoop était dans ma chambre et il sentait une odeur hyper forte et écœurante- Il était couché, je me suis rapproché, il sentait le vomi. J’ai cru que c’est lui qui avait vomi. Il avait pas l’air bien. J’ai nettoyé sa gueule... il est resté bizarre plusieurs jours, il dormait pendant des heures, et quand il essayait de se lever, ses jambes lâchaient. Il avait l’air saoul. J’ai cru qu’il avait chopé un virus. Et pendant tout c’temps, il puait, il sentait un truc fade, dégueulasse… Tu comprends ? En y repensant je me suis dit qu’il avait pu manger le vomi de mon père avec les aspirines, et qu’il s’était empoisonné... J’ai voulu vérifier en faisant l’expérience, c’est pour ça que j’lui ai donné les aspirines… Et il a réagi pareil, ça l’a défoncé, il a dormi pendant 14 heures et surtout il avait exactement la même odeur et la même bave bizarre. Et maintenant t’as vu, il arrête pas de boire, exactement pareil ! Tu comprends ? Quand j’ai vu ça j’étais sûr que ma mère disait la vérité, j’étais sûr que le psy se trompait !
MARGE
C’est ça que t’as dit à la présidente ?
DANIEL
Oui, et elle m’a dit que j’dois l’raconter aux jurés…

Silence, Daniel a l’air de plus en plus angoissé.

DANIEL
Mais depuis hier je sais plus si j’la crois ou pas. Je savais qu’ils se disputaient mais pas comme ça... J’me dis, si ça se trouve en fait cette nuit-là, c’est elle qui a essayé de l’empoisonner avec

l’aspirine !? (Confus, le débit de plus en plus rapide) En fait, j’ai aucun moyen de savoir ce qui s’est passé... Le psy, il croit pas au suicide, et ce qu’il a dit c’est convaincant, non ? Je sais pas ce que je dois dire aux jurés : si je raconte c’que je me souviens, ça va rendre «vraie » la version de ma mère, alors qu’en fait, elle a peut-être raconté ça pour tromper tout le monde ??!

Daniel est hébété, Marge prend le temps de préparer sa réponse.

MARGE
Bon tu vas témoigner lundi, tu peux plus revenir en arrière. Tes seules certitudes c’est tes souvenirs. Tu vas les raconter au jury, mais t’es qu’un témoin--
DANIEL
Mais je sais plus à quoi faire confiance, même mes souvenirs... c’est dans ma tête le problème—

Un temps, Daniel a l’air désemparé.

DANIEL
Toi, tu crois quoi ? Tu penses qu’elle a pu l’tuer ?
MARGE
C’est pas à moi de juger…
DANIEL
Allez ! Y’a que toi qui peux m’aider. Tu peux pas me laisser comme ça !
MARGE
Je peux pas te répondre sincèrement. Mon rôle c’est justement de te protéger de toute influen—
DANIEL
JE SAIS, STOP ! Je suis encore plus coincé quand tu me dis ça !!

Il quitte la table et disparaît dans la maison. Marge reste seule, désemparée.

57

EXT. BOIS, PROCHE CHALET - DAY

source 56

Daniel et Marge marchent sur un chemin enneigé. Daniel est toujours aussi tourmenté. Un très long moment de silence.

MARGE
Quand un élément nous manque pour juger de quelque chose, et que ce manque est insupportable, la seule chose qu’on peut faire c’est décider. Pour sortir du doute, on est parfois obligé de décider de basculer d’un côté plutôt que de l’autre.
(Un temps, Daniel est perplexe)
… Comme t’as besoin de croire à une chose, et qu’il y en a deux… tu dois choisir.
(alt.: …Comme tu peux pas croire à deux choses en même temps… tu dois choisir.)
DANIEL
Il faut inventer qu’on est sûr, c’est ça ?
MARGE
On peut le dire comme ça.
DANIEL
Mais moi j’suis pas sûr, ça veut dire que j’dois faire semblant ?

Marge prend un temps, elle le regarde très sérieusement.

MARGE
… D’une certaine façon, il faut peut-être que tu te fasses croire à une certaine vérité.

Ils marchent un moment en silence.

DANIEL
Tu m’diras ce que tu penses de ma mère, après lundi ?
MARGE
On verra.
58

INT. (A) CHALET, SALON / COMBLES / CHAMBRE SAMUEL / CHAMBRE - DAY

source 57

(B) PLATEAU TV – INT/JOUR (C) RUE GRENOBLE / STUDIO VINCENT – EXT+INT/JOUR

(57A) Daniel regarde/écoute la télé dans le salon (avec Marge) : sur le plateau d’une émission culturelle sont réunis plusieurs intervenants, notamment un critique littéraire exalté.

(57B)

CRITIQUE LITTÉRAIRE Dans tous ses livres, qui sont des sortes d’autofictions détournées, les personnages ont des pulsions violentes, parfois des pulsions de meurtre. Et notamment ses alter egos, qui portent souvent son nom, ou Selma Velter. er Son 1livre était très troublant pour ça : ça a l’air autobiographique, elle raconte son enfance dans un milieu défavorisé en Allemagne, son désir d’écrire et sa relation avec sa mère… sauf qu’elle invente que sa mère s’est fait assassiner, alors qu’en réalité elle est morte d’un cancer. Et la jouissance avec laquelle est décrit ce meurtre est très frappante—

Snoop le rejoint, Daniel s’accroupit et le

(57A) caresse… Le son de l’émission continue OFF tandis qu’on voit Daniel errer dans le chalet…(57B) (en parallèle)

Daniel entre dans la chambre-bureau de PRÉSENTATEUR Samuel. Justement c’est le passage que je

voulais lire : “ La lampe au sol découpe graphiquement la pièce en

Il ressort et monte à l’étage, va dans ladeux. Je suis soulevée par la violence chambre de sa mère… de ces images, leur beauté glaçante.

Cette harmonie impossible, cette grandeur sanglante, jamais je n’ai

Il sort sur le balcon, pose les mains sur lasenti ça, je n’ai connu que la rambarde, il sent le vent décoiffer ses médiocrité. J’ai saisi cet instant que cheveux… d’autres auraient haï, j’ai pris appui

dessus comme on quitte un sous-sol pour voir le jour. » Vous avez raison,

Daniel monte à l’échelle des combles il y a une vraie exaltation. (toujours en chantier). Il va à la fenêtre, l’ouvre, se colle au rebord de fenêtre… Au-CRITIQUE LITTÉRAIRE dessous de lui, le vide. Et on ne sait pas si c’est celle du

personnage ou de l’auteur.

Il joue avec le chien, ils roulent sur le sol desPRÉSENTATEUR combles, chahutent… Les deux sans doute, elle joue de la

confusion. Elle va encore plus loin ème

Daniel reste allongé par terre, Snoop à côtédans son 2livre, où elle raconte de lui… que son père n’a pas supporté son 1er

roman, chose qui a sûrement eu lieu, et elle imagine que cette brouille dégénère et qu’elle doit quitter sa ville et son pays, parce qu’elle a peur de la colère de son père, elle est assaillie par des visions d’horreur. J’ai retrouvé cette déclaration dans une interview : “Mon travail c’est de brouiller les pistes, pour que la fiction détruise le réel.

L’émission continue, on bascule avec Sandra dans une rue de Grenoble.

(57C)

(57B)

Elle marche en fumant, lunettes noires sur les yeux. CRITIQUE LITTERAIRE

Je crois que c’est pour ça que ce

Elle rentre dans une chambre d’hôtel qui se passe aujourd’hui excite les (appart’hôtel), un sac de courses à la gens, c’est que la mort de Maleski main… ressemble à ses bouquins !

L’incertitude même sur cette mort,

Elle se fait un sandwich sommaire, sans le personnage trouble qu’est Sandra ôter son manteau… Voyter, le côté dissimulatrice

amorale, tout ça est déjà dans ses

Elle mange emmitouflée dans son livres. D’une certaine manière peu manteau, allongée sur le lit face à la téléimporte comment il est vraiment : elle regarde l’émission. Elle finit parmort : la thèse d’une écrivaine qui attraper la télécommande et éteint. Gros assassine son mari c’est beaucoup plan de son visage derrière ses lunettes plus intéressant qu’un prof qui se noires. suicide.

59

INT. CHALET, SALON-CUISINE - DAY

source 58

Daniel est au piano, perdu dans ses pensées. Il va pour jouer, hésite… sa main droite seule se pose sur le clavier et rejoue l’air lent et doux qu’on l’a vu jouer à deux mains avec sa mère (séquence 18). A la fin du morceau, il reste en silence, immobile.

60

INT. (A) PALAIS DE JUSTICE, SALLE DES ASSISES / (D) ROUTE VILLE - DAY

source 59

(Les visions 59B cabinet vétérinaire & 59C chez Monica sont supprimées)

(A) Daniel est à la barre.

DANIEL
… J’en suis sûr maintenant, Snoop s’est empoisonné en avalant les aspirines que mon père avait vomies. (Il hésite) Et je me suis souvenu d’autre chose… …Comme Snoop était mal pendant plusieurs jours, on a fini par l’emmener chez le vétérinaire avec mon père. Dans la voiture, il a rien dit pendant tout le trajet, il a même refusé de mettre de la musique, ça lui arrivait jamais. Le vétérinaire a rien trouvé, il a dit que ça pouvait être une maladie « dégénérante », c’est courant chez cette race de chien à son âge. Il a dit que ça pouvait aussi être un virus ou une intoxication alimentaire. Ça coûtait cher de faire des analyses, et comme Snoop commençait à aller mieux, on a décidé d’attendre un peu avant de les faire. Après on a été chez Monica boire un coca et manger des gâteaux. On fait ça souvent quand on va en ville. Monica je sais pas si tu te souviens de ce jour-là ? Mon père disait toujours rien, c’est moi qui t’ai raconté ce que le vétérinaire avait dit. Papa caressait Snoop, sans parler. Tu te souviens ?

Dans l’assistance, Monica est prise de court. Confuse, elle regarde Daniel puis la présidente, et finit par opiner, pas très sure d’elle.

LA PRÉSIDENTE (à Daniel) Vous avez terminé ?

Daniel ne répond pas, on le sent tiraillé. Moment de flottement malaisant.

DANIEL
N-non en fait, je voudrais raconter autre chose.

Marge est déstabilisée. Sandra est suspendue aux lèvres de Daniel.

(D) VISION : on est dans une voiture, Samuel conduit et Daniel est à sa droite. Dehors, les montagnes enneigées.

DANIEL (OFF)
Après Monica, on est repartis pour rentrer à la maison, Snoop était allongé derrière…

On voit Snoop au sol, secoué par les cahots, la caméra remonte et on découvre le Daniel - narrateur à l’arrière, avec ses lunettes noires, s’adressant à nous. Pendant qu’il parle, nous

sommes ballottés entre lui qui observe la scène, son père et l’autre Daniel à l’avant. On entend à peine ce qu’ils se disent, mais on sent leur tension.

DANIEL (dans la vision)
On disait rien et puis mon père s’est mis à parler de Snoop. Il a dit que s’il devait tomber malade, et mourir, il fallait que je me prépare. Moi je voulais pas qu’il dise ça, je voyais que Snoop allait déjà mieux, et j’ai dit qu’il était pas si vieux, qu’il était jamais tombé malade, et qu’il allait pas mourir. Mais mon père a continué à dire qu’il fallait l’envisager, parce que ça allait arriver un jour… Il a dit qu’en âge de chien, Snoop était pas un jeune homme, et que ça serait pas étonnant qu’il commence à être fatigué.

La caméra avance lentement vers Samuel : on ne voit que son profil qui fixe la route, son regard nous échappe. Ses lèvres bougent mais c’est la voix de Daniel -narrateur qu’on entend.

DANIEL (OFF)
Il a dit « Tu te rends compte ce que c’est sa vie? C’est pas juste ton chien, il doit comprendre ce que tu veux, il doit prévoir tes mouvements ou ce qui pourrait te mettre en danger, il passe sa vie à deviner tout ce que t’as besoin, à penser à tout ce que tu vois pas. Peut-être qu’il est fatigué de s’occuper toujours des autres, peut-être qu’à un moment il en pourra plus. » Il a vu que ça me rendait triste parce que je me suis mis à pleurer, mais il a quand même continué et je me souviens qu’à la fin il a dit « Quand il devra partir, il partira, et ce sera comme ça. Tu devrais peut-être te préparer. Ce sera dur mais ce sera pas la fin de ta vie. » Sa voix… Elle avait quelque chose de spécial, elle était pas comme d’habitude, comme s’il avait une boule dans la gorge. Je lui ai demandé d’arrêter, et on a plus rien dit jusqu’à la maison.

Daniel-Narrateur caresse le chien en silence. Fin de la vision

(A) CUT sur Daniel à la barre.

DANIEL
Moi je crois qu’il parlait de lui. Maintenant, je crois qu’il parlait de lui.

Dans le public, Marge fixe Daniel avec perplexité. La présidente laisse planer un silence, regardant l’enfant dont le récit a impressionné la salle.

LA PRÉSIDENTE M. l’avocat général, vous avez des questions ?

AG
Bon. D’abord les expériences du témoin sur son chien ne sont une preuve de rien - et surtout rien ne les documente. Mais il y a plus compliqué : ses « souvenirs » providentiels lui sont revenus sous l’influence de témoignages entendus au cours du procès. Aucune date attestée ne vient s'ancrer dans un calendrier probant. Il faudrait enquêter auprès du vétérinaire, mais là encore : la période évoquée - 6 mois avant la mort de M. Maleski - provient AU DEPART d’un témoignage uniquement porté par l’accusée elle-même. Mais je voudrais vous demander… (à Daniel) Vous ne vous êtes jamais dit que la surdose d’aspirine soi-disant régurgitée par votre père aurait pu résulter, non pas d’une TS, mais d’une tentative d’empoisonnement par votre mère ? Soyons clair, ce n’est pas une accusation, c’est un argument rhétorique, mais en vous basant sur de telles spéculations, pourquoi privilégier une thèse plutôt qu’une autre ? Même en considérant vos souvenirs, ils ne nous éclairent que sur des conséquences, et non sur des causes.
DANIEL
Oui j’y ai pensé, mais je vois pas pourquoi ma mère aurait fait ça. Quand on n’a pas tous les éléments pour être sûr de comment une chose est arrivée, on doit chercher autour, c’est ce qu’on fait dans ce procès. Et quand on a cherché partout et qu’on sait toujours pas comment une chose est arrivée, on est obligé de se demander pourquoi elle est arrivée. Si j’imagine ma mère qui fait ça, je comprends pas. Si j’imagine mon père, je crois que je peux comprendre. Mes souvenirs, ils m’aident à comprendre, c’est pour ça que je voulais revenir les raconter.
AG
Nous apprécions vos efforts, et le fait qu’ils vous aident, mais je demande aux jurés de garder à l’esprit qu’ils reposent entièrement sur la subjectivité, et ne constituent malheureusement pas un élément de preuve.
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INT. CHALET, SALON (A) - EVENING

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EXT/SOIR

(A) Daniel revient d’une balade avec Snoop. Le chien est lent mais va mieux. Ils rentrent, Marge

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EST PLANTÉE DEVANT LA TÉLÉ DONT LE SON EST COUPÉ.

source 63
MARGE
Ils ont toujours pas fini.

Sur l’écran, une journaliste meuble l’attente devant le palais de justice. Daniel se met au piano, joue le morceau de Asturias (Albeniz) qu’il maitrise bien à présent. Marge le regarde, elle sent une légère tension sous son calme.

MARGE
Tu veux qu’on parle ?

Il continue de jouer, sans réagir tout de suite.

DANIEL (feignant de ne pas comprendre)
De quoi ?
MARGE
C’est vrai ce que t’as rajouté hier ? Le vétérinaire... et ton père dans la voiture ? Tu m’avais pas parlé de ça.

Daniel ne répond pas, jouant toujours. Marge ne le quitte pas des yeux. Il arrive au bout du morceau.

MARGE
Daniel ... On parle de ça ?
DANIEL (après un temps)
Non, ça va.

Il reprend le morceau du début. Marge l’observe. Elle ne voit pas que, sur la télé muette, (B) l’attroupement s’agite devant le Palais. La journaliste parle face caméra, on n’entend pas ce qu’elle dit, un bandeau en bas de l’écran annonce : « Sandra Voyter acquittée après 7 heures de délibérations. » Sandra, Nour et Vincent sortent du Palais, l’air hagard.

(A) Marge finit par tourner la tête vers l’écran.

MARGE
Elle est acquittée.

Elle remet le son, Daniel va vers Marge, elle l’enlace. Il sourit comme choqué.

(B)

JOURNALISTE (qui est dans le hall et qui est indépendante de
Sandra et des autres journalistes qui vont la questionner) : Sandra Voyter est en train de sortir du tribunal. Elle semble extrêmement émue par cette décision car je le rappelle, Sandra Voyter vient d’être acquittée.

La caméra de cette journaliste panote vers Sandra qui est assaillie par les journalistes. Face aux micros, elle est submergée par l’émotion. Elle attend un moment avant de parler.

SANDRA
…Je crois qu’il y a eu trop de mots dans ce procès... J’ai plus rien à dire… j’ai envie d’appeler mon fils et de rentrer chez moi... Évidemment je remercie mes avocats--
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EXT. PALAIS JUSTICE ET VOITURE RUE GRENOBLE - EVENING

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On se retrouve avec Sandra, Nour et Vincent au milieu des journalistes, assaillis de questions. Ils fendent l’attroupement pour rejoindre un taxi, y montent,.Vincent et Sandra sont assis à l’arrière. Sandra passe un coup de fil, Vincent l’observe comme une étrangère.

SANDRA (mal assurée)
Bonjour Marge… Oui c’est incroyable, on est soulagés. ... Est-ce que Daniel veut m’parler ? … D’accord bien sûr, il doit être fatigué… Et… ça lui va si je rentre ce soir, ou il préfère demain… ? Ok, on va manger un morceau et je rentre, à tout à l’heure.

Elle raccroche et regarde Nour et Vincent, vidée.

SANDRA
J’ai besoin d’un verre.

Vincent ne l’a pas quittée des yeux.

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INT. RESTAURANT CHINOIS - NIGHT

source 62

Sandra, Nour et Vincent sont devant une table recouverte de plats entamés et de bouteilles de baijiu. Ils ont beaucoup bu. Il est tard, le lieu est vidé de ses clients. On leur amène un nouveau plat. Sandra s’anime, comme pour déjouer l’angoisse naissante de “l’après”.

SANDRA
Oh this is really crazy, the Mapo Doufu, you have to try it with the chili paste.

Vincent et Nour goûtent d’abord et réagissent immédiatement, la bouche en feu. Sandra en prend une bouchée, dans le même état. Ils en reprennent, hilares. Toute rouge, en surchauffe, Sandra se lève, boit tout son verre d’alcool puis de l’eau. Ils ont les larmes aux yeux à cause du piment, ils rient et pleurent en même temps. Nour est excitée de la victoire, elle dit qu’elle a fait une télé, elle parle beaucoup, se moque de l’AG, de leur tronche en sortant.

SANDRA
It’s so hot in here!

Elle sort du restaurant, s’allume une cigarette, l’air frais l’apaise. Vincent et Nour la regardent de l’autre côté de la vitre. L’énergie redescend. Sandra finit sa cigarette et rentre. Elle va au comptoir parler au patron, et revient s’asseoir à leur table.

SANDRA
I ordered some eel, it’s very mild…
VINCENT
No thanks! I can’t eat another bite, it’s enough! Stop.
SANDRA
Oh come on, you’ll love it, and it makes me happy… you have to eat… we have to celebrate… it’s important.

Nour lui sourit, épuisée, se lève. Elle s’éloigne vers les toilettes d’un pas alcoolisé. Le patron amène l’anguille. Vincent regarde le plat, dubitatif. Un temps. Il pousse le plat vers Sandra. Ils explosent de rire, puis la joie redescend. Elle finit la bouteille de baijiu.

VINCENT
Are you ready to go home? I can drop you off…

Elle appréhendait ce moment.

SANDRA (angoissée)
Wait, just one more…

Elle lui donne son verre, il va au bar. Sandra paraît soudain oppressée, complètement seule, face à elle-même. Vincent revient avec les boissons. Elle a les yeux remplis de larmes.

VINCENT
Are you all right?
SANDRA
… I thought I’d feel relieved.
VINCENT
It doesn’t come right away.
SANDRA
You know, when you lose, you lose. It's the worst thing that can happen. But when you win, you expect some kind of reward... and there isn't any. You leave empty-handed.
VINCENT
We expect too much from victory…

Elle laisse tomber sa tête sur son épaule, il l’enlace. Ils restent longuement serrés l’un contre l’autre, yeux fermés. Nour revient des toilettes, s’arrête et les regarde.

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INT/EXT. (A) DEVANT CHALET, VOITURE / CHALET, (B) SALON / (C) CHAMBRE DANIEL / (D) CHAMBRE SAMUEL - NIGHT

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(A) La voiture de Vincent freine devant le chalet. Sandra ramasse son sac, prend courage et sort. Elle regarde une dernière fois Vincent, ils se sourient, elle va vers la maison.

Vincent reste immobile au volant, complètement vidé. Il finit par démarrer, la voiture s’éloigne.

(B) Sandra entre discrètement dans le chalet avec sa clef, regarde l’entrée, le salon, la cuisine, l’escalier. Elle avance prudemment, s’habitue à l’obscurité, se fige : Daniel dort dans le canapé-lit du salon sous une couette, Snoop près de lui. Marge est recroquevillée sur un fauteuil, endormie aussi. Elle émerge, voit Sandra, se redresse, elles regardent Daniel.

MARGE (voix basse)
On le transporte dans sa chambre ?

(C) Elles le prennent enroulé dans sa couette, montent et le couchent dans son lit.

MARGE (chuchotant)
Je vais vous laisser.
SANDRA
Vous restez pas dormir ?
MARGE
Non je vais y aller.

Sandra acquiesce, on sent qu’elles pourraient se parler davantage mais la situation ne le permet pas. Daniel ouvre les yeux à moitié endormi. Sandra s’assoit près de lui, Marge s'éclipse, les laissant seuls.

DANIEL
J’avais peur que tu rentres.
SANDRA
… Moi aussi j’avais peur de rentrer.

Daniel se redresse. Un trop long silence.

DANIEL
Tu vas récupérer tout c’qui vient de se passer pour écrire ? ...T’y as forcément pensé, non ?
(Elle ne répond pas)
Je sais jamais ce que tu penses vraiment. Je sais pas ce qui est vrai.

Elle est transpercée par cette phrase. Elle se fait violence pour répondre.

SANDRA
Oui j’y ai pensé…
DANIEL
J’veux pas que tu le fasses. Jamais.

Elle prend un temps, mesure ce qu’il lui demande. Elle prend sa main, la met sur sa joue à elle, et acquiesce. Daniel se renfonce dans son lit. Elle l’embrasse délicatement en chuchotant « Je t’aime », et quitte la chambre. Dans le couloir, elle entend :

DANIEL (OFF)
Moi aussi… je crois.
(alt.: sans réponse)

Troublée, elle prend un temps avant de repartir, vacillante. Elle descend l’escalier…

(D) Arrivée en bas, elle va vers la chambre-bureau de Samuel, y entre. Elle regarde les objets. Elle va s’allonger sur le lit simple. Ses yeux restent ouverts. Au bout d’un moment Snoop vient s’allonger contre elle. Elle le regarde, le caresse.