A Cut sur le visage de Daniel éprouvé – On est dans la salle des assises où résonnent les voix.
Sur l’écran de l’ordinateur qui diffuse la dispute, l’amplitude de la courbe sinusoïdale est
maximale. Le jury suit la traduction en français sur grand écran (ou sur 2 écrans).
SAMUEL (la dispute continuant)
You’re a monster. Even Daniel says so, in his own words.
SANDRA
Take back what you just said, you piece of shit!!
SAMUEL
He’s told me countless times you’re too hard/cruel, did you know that?
SANDRA
TAKE THAT BACK! Kids want to please their parents. Daniel 's telling you what you want to hear!! He can feel your guilt, and he wants to reassure you. You've never stopped feeling guilty about him.
SAMUEL
You're a cold-hearted, selfish MONSTER. You're shameless, callous, you have no pity.
SANDRA
And you have way too much for yourself!
SAMUEL (criant)
YOU'RE SO COLD! I CAN'T TAKE ANY MORE OF YOUR FUCKING ICE, IT'S BRUTAL! VIOLENT! YOU'RE VIOLENT! DO YOU HEAR ME?
SANDRA (criant d’autant plus fort et de manière effrayante)
I'M VIOLENT BECAUSE YOU’VE BECOME INSUBSTANTIAL!!!! DROP DEAD! I CAN'T TAKE ANY MORE OF YOUR MEDIOCRITY!! JUST DIE !! DISAPPEAR !
On entend un bruit de verre brisé, un déplacement brusque puis un coup violent.
Ensuite, c’est confus : lutte physique, objets fracassés au sol, chute d’un corps ? Coups sourds,
cris étouffés non identifiables.
Après quelques secondes, des pas qui s’éloignent et une respiration à bout de souffle. Ces sons
difficiles à déchiffrer créent une sensation angoissante de présent, c’est presque bestial sans
qu’on puisse déterminer ce qui se passe, qui fait quoi.
L’enregistrement s’arrête.
Daniel est comme sonné, il broie sans s’en rendre compte la main de Marge dans la sienne.
Beaucoup de regards sont tournés vers lui. Sandra tente de garder la face mais transpire.
A la barre, un officier de gendarmerie.
LA PRÉSIDENTE
Pouvez-vous nous expliquer où a été retrouvé cet
enregistrement ?
CHEF D'ENQUÊTE
Sur une clé USB appartenant à la victime. Il y a plusieurs
dizaines d’enregistrements qui provenaient de son iPhone, il
avait l’habitude depuis 6 mois d’enregistrer des moments de sa
vie. Ça faisait apparemment partie d’un projet littéraire : la clé
USB contient aussi des retranscriptions des fichiers audio, et
des textes retravaillés à partir de ces retranscriptions.
Concernant la pièce à conviction, il l’a enregistrée la veille de
sa mort, apparemment à l’insu de sa femme. Il a ensuite effacé
le fichier de son téléphone après l’avoir transféré sur la clé.
LA PRÉSIDENTE
Est-ce qu’il a retranscrit tous les enregistrements ?
CHEF D'ENQUÊTE
Oui, sauf cette dernière dispute.
L’AVOCAT GÉNÉRAL (se lève pour l’interroger)
Dans le cours de votre enquête, avez-vous été amené à
rapprocher cette dispute de la mort de M. Maleski ?
CHEF D'ENQUÊTE
Étant donné que moins de 20h séparent ces deux évènements,
évidemment. On peut voir cette dispute comme la répétition
générale de ce qui a pu se passer le lendemain. Les thèmes sont
communs : la veille il lui reproche ses infidélités, le lendemain
elle reçoit une belle jeune femme ; pareil pour l’aspect
littéraire, c’est une étudiante en lettres, elle est venue interroger
Sandra Voyter sur ses livres. Il y avait forcément une tension
dans l’air : l’atmosphère entre elles est légère et agréable alors
que Maleski travaille dur à l’étage... et il finit par perturber
l’entrevue de façon agressive, sans même se montrer. Et enfin
bien sûr il y a ces bleus sur l’avant-bras de l’accusée. C’est
impossible de ne pas supposer qu’il y a eu une dispute et
qu’elle a dégénéré. On peut imaginer plusieurs scénarios, M.
Maleski aurait pu révéler à sa femme qu’il avait des
enregistrements où elle reconnaissait l’avoir plagié et trompé.
Dans les couples conflictuels, ce genre de menaces finit
souvent par surgir quand la tension explose. Or précisément la
fin de la dispute enregistrée fait entendre une explosion de
violence.
AG
Selon vous, qu’est-ce qu’on entend dans cette explosion de violence ?
CHEF D'ENQUÊTE
Une lutte physique entre eux, et finalement des coups portés par
l’accusée à son mari.
AG
Qu’est-ce qui permet de tirer cette conclusion ?
CHEF D'ENQUÊTE
Elle est manifestement dans un état de rage plus poussé que lui,
les dernières phrases qu’elle hurle c’est vraiment la dernière
marche avant que la violence devienne physique. La confusion
qui suit est dure à analyser, mais il y a des coups, sûrement
portés sur un corps ou un visage. Les cris étouffés ont été
analysés comme étant ceux de M. Maleski.
AG
Vous avez parlé des ecchymoses de Sandra Voyter - on en voit ici des photos prises le jour de la mort de son mari - Comment s’est-elle justifiée ?
CHEF D'ENQUÊTE
Elle a d’abord dit qu’elle s’était cognée contre une étagère de sa
cuisine, on lui a fait remarquer que ça s’étendait autour du
poignet et que ça ressemblait beaucoup à une trace de lutte. Et
plus tard, quand on l’a confrontée à la dispute enregistrée, elle a
fini par dire que ces bleus venaient de ce moment-là, elle a dit
qu’elle avait lutté un court instant avec son mari.
AG (à Sandra)
Vous reconnaissez donc que vous avez menti ?
SANDRA
Yes. I was afraid that if I mentioned that... well I knew it would make me a suspect… I got scared.
AG
Et vous n’imaginiez pas que votre mari avait enregistré cette dispute. Donc vous avez doublement menti : sur ces ecchymoses, et en dissimulant cette dispute.
SANDRA
It was just one lie... If I'd told the truth about the bruises I'd have mentioned the argument. I was afraid of being seen as guilty.
AG
Une coupable ne se serait pas comportée différemment. (Au flic :) Y a-t-il moyen de dater précisément des ecchymoses ?
CHEF D'ENQUÊTE
Normalement oui, ça évolue d’heure en heure. Mais en
l'occurrence c’est impossible, le médecin n’a ausculté Mme
Voyter que le lendemain de la mort, c’était déjà trop tard pour
les dater avec certitude. Ces photos qu’on a prises le jour de la
mort (il montre l’écran) ne sont pas d’une qualité assez bonne
pour être parlantes.
AG
Donc on ne peut pas écarter la possibilité que ces contusions viennent d’une lutte le jour-même de la mort de Samuel Maleski.
B- Vincent prend le relais, s’adresse à Sandra.
VINCENT
Qu’est-ce qu’on entend précisément à la fin de cette dispute ?
SANDRA (précise, malgré l’émotion)
The first sound of breaking glass is me throwing a glass against the wall - a wine glass that was on the table. Then I went over to my husband and slapped him. That's when he grabbed my wrist quite violently, that’s the struggling we can hear. Right after, I tried to stop him from hurling picture frames to the floor. But I couldn’t - we hear them shattering.
VINCENT
En dehors de cette gifle, est-ce que vous avez frappé votre mari ?
SANDRA
No. What we hear next is Samuel repeatedly hitting himself in the face and the head, then punching the wall. You can still see the dent. It's quite deep, there are a few of them around the
house. It wasn't the first time he'd done that. Years ago, he
already broke a finger punching the wall during an episode.
VINCENT (désignant l’écran)
Les photos de ces marques sur les murs du chalet sont versées au dossier, ainsi que les radios du doigt fracturé de M. Maleski, faites en juin 2017 au CHU de Grenoble.
(au policier) Maintenant que nous avons entendu Mme Voyter, êtes-vous d’accord pour dire que votre analyse de la bascule violente à la fin de la dispute est une interprétation, et non une conclusion objective ?
CHEF D'ENQUÊTE
Pendant l’enquête, elle a menti plusieurs fois. Je ne pense pas
qu’on puisse croire Mme Voyter.
VINCENT
Il s’agit de croire ou de ne pas croire : c’est donc une opinion sur la base d’un document ambigu. Revenons au rapprochement que vous faites entre cette dispute et le jour de la mort. Vous parlez de ‘répétition générale’ : ce scénario que vous nous proposez d’imaginer, les termes sont de vous, vous en avez trouvé des preuves directes ?
CHEF D'ENQUÊTE
L’enregistrement est une preuve qu’il y a eu une dispute
violente...
VINCENT
Je parle du jour de la mort.
CHEF D'ENQUÊTE
En l’absence de témoin et d’aveux, on est forcés d’interpréter les
éléments qu’on a.
VINCENT
Cette dispute violente est fantomatique, c’est-à-dire qu’elle n’existe que dans un fantasme. Vous la faites flotter, Mr l’avocat général la fait flotter, quelque part au-dessus ou à côté des faits, et dans cette salle d’audience, dans le but de peu à peu la rendre omniprésente, probable, inévitable. Je mets instamment en garde les jurés contre la tentation de faire de ce fantasme une réalité, par le simple fait qu’il y a effectivement eu UNE dispute, la veille de la mort de M. Maleski. NE SUBSTITUEZ PAS À CE QUE L’ON NE SAIT PAS DU JOUR DU DRAME, CE QUE L’ON SAIT DU JOUR D’AVANT. On ne remplit pas un vide
avec un plein, simplement parce que « c’est possible de
l’imaginer ». Simplement parce qu’on a DES SONS d’un côté, et
RIEN de l’autre. Notre système judiciaire repose sur la preuve.
Ici, on passe notre temps à les chercher, et on ne parvient qu’à
les supposer.
Vincent va se rassoir.
LA PRÉSIDENTE (à Sandra)
Est-ce que vous connaissiez l’existence de cet enregistrement
avant que le juge vous le fasse entendre ?
SANDRA
No. But I knew he often recorded moments of our lives.
LA PRÉSIDENTE
Il ne vous prévenait pas à chaque fois ? Qu’est-ce que c’étaient
exactement ces enregistrements ?
SANDRA
At first he would mention it, then after a while he did it without us really knowing. He recorded conversations, Daniel 's piano lessons... sometimes even just himself, talking to himself. It was meant to help him start writing again. He wanted to gather material and see if it could get his creative juices flowing. Now, with hindsight, it actually seems possible he could have provoked this fight just to record it.
AG
Alors vous nous expliquez que c’est vous la victime d’un homme tordu, c’est ça ?
NOUR (réactive)
Pardon : il enregistre, elle l’ignore, la question se pose. Vous oubliez la perversité de la situation : faites l’expérience d’enregistrer quelqu’un à son insu, vous vous retrouvez dans une position absolument duplice où c’est très facile de garder le beau rôle.
AG
Donc ça y est, on fait le procès du mort.
NOUR
Pas du tout, mais la remarque de ma cliente est légitime.
AG (À Sandra)
A quelle infidélité votre mari fait-il référence, et comment il l’a apprise ?
SANDRA
He went through my phone and discovered messages from a woman I’d met… At the beginning of that year.
AG
Par « rencontrée » vous voulez dire quoi ?
SANDRA
It was sexual. We slept together twice.
AG
Deux fois ? Dans l’enregistrement vous prétendez l’avoir trompé « une fois ».
SANDRA
Ça voulait dire avec une seule fille. It meant with just one person.
AG
Pourtant Samuel fait référence à d’autres infidélités nombreuses dans le passé. A l’écouter, on dirait que vous l’avez continuellement trompé.
SANDRA
That's not true. I had a few flings the year of Daniel 's accident. And it wasn't cheating, because Samuel knew.
AG
Vous voulez dire qu’il l’avait découvert à chaque fois ?
SANDRA
No, I told him. It was a tricky year.
AG
Et vous voulez nous faire croire que ça lui allait ?
SANDRA
I'm not saying that, I'm just saying I was honest about it.
AG
C’est une conception intéressante de l’honnêteté. En tout cas vous ne l’avez pas été à propos de cette fille avec qui vous l’avez trompé l’année de sa mort.
SANDRA
...Non.
AG
Pourquoi ?
SANDRA
Things were different... I felt it would hurt him too much, at that time.
AG
Parce que vous aviez des sentiments pour cette femme ?
NOUR (à l’oreille de Vincent)
J’y vais ou c’est toi ?
Vincent fait non de la tête.
SANDRA
I thought it would hurt him too much because he was fragile. As I told you, with her it was just sexual. The person I had feelings for was Samuel.
AG
Là encore, une conception intéressante des sentiments. Alors j’essaie de comprendre : au début de votre histoire vous aviez convenu d’être un couple libre mais plus après ?
SANDRA
I don't know what that even means. No, we never had that kind of agreement. After the accident we were both trying to feel better. I needed that to keep it together, and I was honest about it.
AG
Mais l’année de sa mort, vous ne l’étiez plus. Et il l’a découvert, et ça l’a blessé, et il vous demandait des comptes. Et sur cet enregistrement, il ne le fait pas de façon « fragile ». Vous admettez qu’il était jaloux ?
SANDRA
Oui.
AG
Diriez-vous que c’en était venu à l’obséder ? Car c’est l’impression qu’on peut avoir à l’écoute de cette dispute.
SANDRA
I don't know, no, he was hurt and when we fought he often brought it up, but he didn't think about it every day. According to your logic, all Samuel's problems were my fault, but it wasn't like that. His pain came from a deeper place/ His pain went further back.
C
AG
Pardon mais c’est d’après SA logique que ses problèmes venaient de vous, je crois que c’est assez clair dans ce qu’on a entendu. Pouvez-vous expliquer à quoi il fait référence quand il parle du pillage de son livre ?
SANDRA
There was never any plundering. In the novel he abandoned, there was a very interesting passage--
AG
Combien de pages exactement ?
SANDRA
About twenty.
AG
SANDRA …It was just a rough outline, but I thought the idea was brilliant.
AG
Pouvez-vous nous la résumer ?
NOUR
Est-ce vraiment nécessaire ? On va entrer dans un débat littéraire--
AG
Ce débat était au cœur de leurs disputes, et il n’avait rien d’intellectuel, c’était très concret. Et je ne vois pas comment l’aborder sans expliciter le contenu pour les jurés.
LA PRÉSIDENTE
Je ne vois pas non plus. (à Sandra:) Allez-y.
SANDRA
This passage was about a guy imagining how his life would've been without the accident that killed his brother. One day he wakes up and finds himself in two parallel realities: One where the accident is the center of his life, and the other where the accident never happened. I told Samuel I loved it. He had me read everything he wrote back then. Soon afterwards, he abandoned the whole book. I told him I'd like to use the idea and he said yes.
AG
Non il n’a visiblement pas dit oui, il parle de pillage.
SANDRA
It’s an argument... people exaggerate and alter facts when they argue.
AG
Ce qui n’est pas exagéré, c’est de dire que son livre est devenu le vôtre. “L’Éclipse”.
SANDRA
All I took was the idea. My characters are a woman and her daughter, and I developed the story over 300 pages. He agreed to it, and when he read my book, he admitted I'd done something different with it. Sometimes when we argued it would come out, because he was upset that he couldn't write.
AG
Ce qui est sûr, c’est que ça “ressortait”, comme vous dites. Est-ce que vous vous êtes à nouveau accrochés entre cette dispute et sa mort ? Il devait y avoir une grande tension.
SANDRA
No. We were both shaken… both keeping to ourselves. Samuel... something was gone, he was depleted. His energy was gone.
AG
Moi, j’entends dans cette dispute Samuel Maleski qui argumente avec acharnement, je sens dans sa voix la force de celui qui a décidé de reprendre son destin en main. Tout sauf quelqu’un qui a décidé d’abandonner. Hier, son psychiatre nous a dit que dans leurs derniers échanges, Samuel était très combatif. Est-ce qu’on se tue après avoir défendu corps et âme son “temps” pour retrouver un peu d'estime de soi ? Est-ce qu’on se tue quand on réclame avec autant d’énergie un rééquilibrage, une justice dans son couple ? Voilà l’incohérence
majeure dans la thèse du suicide. (Il va prendre un livre sur son
bureau) Vous venez de dire “il y avait quelque chose d’épuisé en
lui, il n’avait plus d’énergie.” (Il regarde longuement Sandra,
puis se tourne vers la présidente) J’aimerais lire un extrait d’un
livre de l’accusée, son avant dernier, « La maison noire »--
NOUR (le coupe)
Non ! On ne juge pas des livres ! On juge des faits ! Madame La Présidente, si on s’engouffre là-dedans tout sera biaisé.
AG
Mme Voyter a déclaré en 2016 je cite « TOUS mes livres entretiennent un lien étroit avec ma vie et celle des gens que je connais. »
NOUR
Je m’oppose à ça, elle a toujours revendiqué écrire des FICTIONS.
AG (rapide et précis)
er ème Dans son 1livre, elle raconte la mort de sa mère, dans le 2, la ème rupture avec son père, dans le 3l’accident de son fils: j’arrête la liste qui pourrait continuer. Évidemment que les livres de Sandra Voyter font partie de ce procès puisqu’elle y met sa vie, sa réalité, son couple.
LA PRÉSIDENTE (à l’avocat général)
Allez-y, mais soyez bref...
AG (le livre annoté à la main)
Je précise que c’est une femme qui parle de son mari. (Il lit) « Il avait cessé de se plaindre. Il avait abandonné. Elle l’observait et sa résignation la révoltait. Une idée surgit alors, comme un début de libération : la possibilité de sa disparition.”
NOUR (le coupant)
Vous ne contextualisez pas !
AG (plus fort)
PLUS LOIN : “COMMENT TUER ? Que faire du corps ? Le poids du corps : elle le regardait et ne pensait plus qu’à ça. Elle le voyait mort, ce corps perdu pour son désir n’était plus qu’un objet lourd--”
VINCENT
Vous délirez sur un détail !!!
AG (hurlant)
“CE CORPS QU’ELLE AVAIT AIMÉ ET QUI DEVENAIT GÊNANT, DEVAIT DISPARAÎTRE."
NOUR
Je contextualise puisque vous ne le faites pas : ce passage est la rêverie d’un personnage secondaire au bord de la folie, qui ne met pas son délire à exécution ! Un roman n’est pas la vie, un auteur n’est pas ses personnages !
AG
Mais les romans peuvent exprimer des désirs profonds, à travers des personnages ! Comment ne pas rapprocher ça de—
VINCENT (le coupant violemment)
En se concentrant sur les faits, VOILÀ COMMENT !! On doit s’INTERDIRE ces rapprochements, parce qu’alors je peux vous lire toute l’œuvre de Stephen King pour vous prouver que c’est un serial killer !
AG
Mais la femme de Stephen King n’est pas morte dans des circonstances douteuses.
VINCENT (s’emportant)
Concentrez-vous sur ces circonstances ! Faites votre métier !!
L’avocat général est choqué.
LA PRÉSIDENTE
Me Renzi, je vous conseille fortement de vous calmer. M.
l’avocat général, je vous conseille de suivre le 1er conseil de Me
Renzi.
AG (à Sandra)
A part cette gifle que vous concédez, aviez-vous déjà frappé votre mari ?
SANDRA
Non.
AG
C’est la seule fois ? Vous avez toujours été en toutes circonstances cette bonne âme admirable, mesurée et altruiste qui tente d’empêcher l’autre de se faire du mal, comme le prouve cet enregistrement ?
VINCENT
C’est tendancieux, imprécis, calomnieux, hors de--
AG (l’interrompant)
C’est beaucoup trop pour moi ! J’en ai fini ! Merci.
L’AG va se rassoir. Rires dans la salle. Sandra est blanche, en nage.
VINCENT (se levant)
Pas moi ! (Il s’adresse au policier) Est-ce que M. Maleski a fait lire les textes de la clé USB à quelqu’un ?
CHEF D'ENQUÊTE
Oui, il les a envoyés à un ami éditeur, Paul Nachez, c’est lui qui
devait éditer son premier roman.
VINCENT (lisant)
Mail du 12 juillet 2018 : “Je m’y remets, j’ai besoin de ton regard précieux. C’est encore en chantier, hâte d’en parler avec toi.” Réponse de Nachez : “Bien sûr envoie-moi, je lis vite.” A partir de mi-juillet et jusqu’à sa mort, il lui envoie jusqu’à quatre textes par semaine. Quels seront leurs échanges autour de ce projet ?
CHEF D'ENQUÊTE
Il n’y en a pas eu, l’éditeur n’a plus répondu. Apparemment il
était débordé, et il ne comprenait pas le projet.
VINCENT
On peut imaginer ce que ce silence, venant d’un ami, représente pour un homme en recherche d’estime de soi. Il se sent nié. Quand on lit la totalité des textes envoyés, il est de fait très dur de dégager une ligne ou un récit, c’est tout au plus un projet. Maleski est un homme à “projets”: son 1er roman abandonné bien sûr, mais aussi le chalet…
(Il se rapproche des jurés, s’adresse à eux) Puisqu’on nous demande de mêler justice et littérature, puisqu’on nous propose d’imaginer ce qu’on ne sait pas, très bien : imaginons ce qu’a été la dernière année de Samuel Maleski--
L’AVOCAT GÉNÉRAL
Et c’est moi que vous accusez de faire dans le fantasme !?
Madame la présidente--
VINCENT (le coupe)
Donnez-moi la moitié du temps que vous avez imposé à la cour pour nous faire la lecture d’un roman.
AG
Vous l’avez déjà pris !
LA PRÉSIDENTE
Allez droit au but.
VINCENT
Pendant les années difficiles à Londres, le couple s’est endetté pour régler des frais médicaux exorbitants. Samuel insiste pour revenir dans sa région : il va retaper ce chalet en ruine et faire des chambres d’hôtes, ça réglera leurs dettes. Et surtout, il arrêtera d’enseigner pour enfin écrire… Il y a beaucoup de travaux à faire, le chalet n’est pas cher, mais ils doivent emprunter. Et c’est un cercle vicieux : pour rembourser Samuel ne peut pas se passer de son salaire de prof, et les travaux deviennent interminables. 1 an et demi après leur installation, il se sent piégé, il garde de profondes blessures de l’accident de son fils et de l’abandon de son roman, pendant que sa femme publie livre après livre. Il DOIT écrire : décrochant douloureusement des antidépresseurs, il se met à enregistrer sa vie, tout le temps, et s’engage dans une sorte d’autofiction. Peut-être s’inspire-t-il de la méthode de Sandra - il s’y sent autorisé puisqu’elle-même prélève dans leur vie, elle lui a même emprunté l’argument de son dernier livre.
AG (l’interrompt)
Mais qu’est-ce qui restera pour votre plaidoirie ?!--
Sandra est prise de malaise et manque de tomber, Nour la soutient, Sandra se reprend.
VINCENT (sur sa lancée)
Embarqué dans une fuite en avant, il ne fait que repousser le moment de s’apercevoir que retranscrire n’est pas écrire : le silence de Paul Nachez ne l’a éclairé que trop cruellement sur cette vérité. L’énergie qu’on entend dans la dispute du 23 novembre, c’est celle du désespoir, une velléité qui insiste avant de lâcher. Ce qui a marqué les derniers mois de la vie de cet homme, ce n’est pas une guerre dans son couple, c’est le constat d’une faillite personnelle, d’un échec de trop. Si Sandra Voyter est coupable de quelque chose, c’est d’avoir réussi là où son mari a échoué.
Sandra regarde Daniel. Il reste figé, ébranlé par tout ce qu’il vient d’entendre.
SANDRA (à Vincent, à voix basse)
LA PRÉSIDENTE That was not Samuel-- Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’était pas la plaidoirieVINCENT (tendu) de Me Renzi… Je sais.
LA PRÉSIDENTE (suite)
…Bon, nous sommes vendredi soir, (il est 22h passées) donc il y
a un weekend qui s’ouvre devant nous. Avant de suspendre
l’audience, je dois vous annoncer, j’ai décidé de rappeler Daniel
à la barre lundi. Il m’a fait part de nouveaux éléments qui
intéressent la cour. (Chacun tombe des nues)
Alors, étant donné que le témoin est le fils de l’accusée et qu’il
loge chez sa mère, je demande à chacun d’éviter de rentrer en
contact avec lui, d’éviter évidemment si le contact était
inévitable d’aborder tout ce qui concerne ce procès, tout ce qui
concerne les faits avec lui…